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View Full Version : L'Étrange Destin Du PrÉsident Leconte Et De Sa Femme



TiCam
05-02-07, 10:02 PM
Né le 29 septembre 1854 à Saint-Michel-de-l'Attalaye, Cincinnatus Leconte était le descendant de Pierre-Mary Leconte, un colon bordelais « mésallié » avec une Africaine de race arada et du très illustre Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de l'indépendance nationale. Cincinnatus était le fils légitime de Florelia Raphaël et de Cinna Leconte, l'infortune révolutionnaire qui, par une nuit sans lune, traversa la frontière dominicaine avec huit de ses compagnons pour s'emparer de l'Arsenal du Cap. Cinna Leconte se proclama alors empereur d'Haïti sous le nom de Jacques II et, reprenant l'épée de son célèbre fauteuil, il prétendait conduire le peuple haïtien vers les plus glorieuses destinées. Au lever du jour, le commandant de l'arrondissement, le général Nord-Alexis, reprenait l'Arsenal sans grandes difficultés et faisait exécuter le petit groupe de révolutionnaires dans la cour de la forteresse. C'était sous la présidence de Nissage Saget, le 15 mars 1874 très exactement, l'année même des vingt ans de Cincinnatus.
Peu après ces affligeantes mésaventures paternelles, Cincinnatus Leconte s'embarquait pour un long séjour d'étude en Allemagne d'où il revint un matin muni de son diplôme d'ingenieur-architecte fièrement décroché à Mayence. C'est à l'age de 26 ans, alors qu'il était chef de bureau à la douane du Cap-Haïtien, que Cincinnatus Leconte rencontra Reine Joséphine Laroche, celle avec laquelle il devait convoler en justes noces le 17 décembre 1880. Reine Joséphine Laroche était l'épouse divorcée de Pierre Bellemont Duvivier dont elle avait eu deux enfants, deux filles, Lucie et Ornellie, que Cincinnatus Leconte, sans descendance, allait élever comme les siennes. Reine Joséphine était de cinq ans l'aînée de son second mari dont elle comptait impatiemment devenir l'initiatrice à la chose politique. Pas étonnant quand on sait que le père de Joséphine Laroche, Évariste Laroche, un homme d'appareil retors et un politicien impavide, fut pendant longtemps le bras droit de Salomon et son indispensable ministre de l'Intérieur.
Alors que Leconte entendait surtout brasser des affaires, sa femme, elle, lui recommandait fortement de regarder plutôt du coté de la politique. Le 11 septembre 1885, alors qu'il était député de Saint-Michel, Leconte décida, avec Hammerton Killick et une cinquantaine de conjures, d'aller attaquer le bureau du commandant de l'arrondissement. Celui-ci, le général Tirésias Simon Sam, instruit de la conspiration que tramait Leconte, envoya son gendre, M. Guillaume Grandjean, lui rendre une petite visite de courtoisie dans son «caille-cafe». Maigre le grand sang-froid dont il fit preuve et malgré toutes les assurances qu'il donna à l'émissaire du général, Leconte ne parvint cependant pas à endormir les suspicions de ce dernier, lequel camoufla deux canons juste devant l'Hôtel de l'arrondissement et monta la garde toute la nuit avec ses soldats. Quand le téméraire Leconte arriva à la tête de ses hommes pour donner l'assaut, il fut accueilli par un feu nourri qui ne lui laissa pas d'autre choix que de s'enfuir en catastrophe. Comme les époux Leconte avaient prévu une ligne de retraite en cas d'échec, Cincinnatus se rendit sur la plage de Rival où l'attendait un canot à bord duquel il partit s'exiler aux Îles Turques. Pendant que madame Leconte prenait en charge la direction des établissements commerciaux de son mari, celui-ci, attendait avec impatience la chute du gouvernement.
Ironiquement, lorsqu'il fut élu président quelques années plus tard, Tirésias Antoine Simon-Sam, s'empressa de faire de Cincinnatus Leconte son ministre des Travaux publics. A l'époque, Leconte se trouvait déjà détenteur d'une coquette fortune qu'il avait amassée au moyen des très rentables entreprises de construction qu'il avait fondées. Propriétaire en plus d'une boulangerie, d'une fabrique de vermicelle et d'une briqueterie, les affaires de Leconte prospéraient de manière fabuleuse. En 1899, Leconte prenait la tête d'un syndicat financier afin d'établir la Compagnie des Chemins de Fer du Nord. Parmi les nombreux actionnaires de l'entreprise on retrouvait Vilbrun Guillaume-Sam, Turenne Jean-Gilles, Turenne Leconte, Saint-Martin Dupuy, Frédéric Bernardin, Borno Mompoint, Henri Thomasset, de même que les richissimes généraux Sénèque Pierre et Nord-Alexis.
Tandis que l'infatigable ministre Leconte s'occupe à inspecter les premiers kilomètres de la voie ferrée, à prendre livraison du matériel roulant ou s'affaire encore à reconstruire les bâtiments du lycée Pétion de Port-au-Prince, sa femme ne démordait pas de son projet qui était de faire de son mari le prochain président de la République d'Haïti... rien de moins. On chuchotait que c'est dans ce but qu'elle accomplissait chaque année le long périple de son pèlerinage auprès de la Vierge Altagracia de Higuey, Vierge à laquelle elle adressait les plus ardentes prières afin que s'accomplisse sa secrète aspiration. Elle fut même à deux doigts de voir aboutir ses espérances lorsque, à la toute fin du mandat de Simon-Sam, l'Assemblée nationale qui allait élire son mari à la présidence fut dispersés par une troupe armée conduite par le turbulent Boisrond-Canal. Cela signifiait pour Leconte l'exil et, pire encore, son infamante condamnation par contumace après le fameux procès de la Consolidation engagé par le chef d'État d'alors, le général Nord-Alexis.
A la chute de Nord-Alexis, Leconte ne put revenir au pays et recouvrer ses droits qu'après avoir dédommagé l'État haïtien tel que l'exigeait le nouveau président Antoine Simon. Au début de 1911, Cincinnatus Leconte levait une armée de Cacos dont les armes victorieuses chassaient rapidement le président Simon du pouvoir. Madame Leconte ne devait pas, hélas, profiter très longtemps de la gloire de son man. En effet, un mois après l'accession de celui-ci au pouvoir, madame mourait subitement au Cap-Haïtien où elle s'était rendue visiter sa famille. Une semaine auparavant, au début de sa tournée, madame la présidence était accueillie à son débarquement sur le quai par les autorités religieuses, militaires et civiles au son de l'hymne national, un honneur habituellement réservé au chef de l'État. Le décès de madame Reine Joséphine Leconte, née Laroche, quelques jours seulement après l'avènement de son mari à la présidence, fut perçu, par une certaine opinion, comme le résultat d'un sortilège. Le public ne tarda pas à murmurer qu'elle avait été tout simplement empoisonnée. Comme elle aurait acheté des ramiers d'une marchande ambulante, et qu'elle serait morte peu après les avoir mangés, on construisit les plus invraisemblables hypothèses sur sa mort jugée désormais suspecte.
Accompagné des grands dignitaires de l'État, de sa maison militaire et des membres de sa famine, le président Leconte se rendit au Cap-Haïtien afin d'assister aux funérailles de sa femme. Presque immédiatement après les obsèques, le président Leconte regagnait la capitale. Aux témoins de son chagrin qui voulaient le retenir plus longtemps il répondait : « Je viens de remplir un devoir privé, un devoir public plus important encore me réclame ». Quand le président mourut à son tour dans l'explosion du Palais, le peuple désespéré et en colère chercha les criminels partout. Comme Leconte avait adressé à ses commandants d'arrondissement une lettre circulaire datée du 15 mars 1912 qui inaugurait la lutte officielle contre la superstition, certains virent dans la mort atroce de Leconte le contrecoup d'un maléfice. Ajoutons que le premier soin du président Leconte après son installation au Palais, fut de détruire la chapelle de la Sainte Famille érigée par Antoine Simon qu'il accusait de l'avoir fait construire afin d'y accomplir des cérémonies superstitieuses.
Suivant une tradition remontant au tout début de la république, Leconte assistait chaque dimanche à la messe de sept heures, dite messe du président, à la cathédrale de Port-au-Prince. « Les célébrants de cette époque ne tarissaient pas d'admiration devant l'attention du président à la parole du prédicateur. Pas un moment il ne le quittait des yeux, montrant par les expressions de la physionomie l'intérêt profond dont il était pénètre. Le prédicateur lui-même était captivé par une communion si intense et si soutenue et bénissait Dieu de la grâce infusée dans l'âme du chef de l'État ». (Mgr. Jean-Marie Jan, Diocèse du Cap-Haïtien, un siècle d'histoire. p. 455)
La brillante présidence de Leconte ne devait durer que cinquante et une semaines. Après l'explosion du Palais et la mort tragique du chef d'état, les intimes de la famille se souvinrent que dans les prières qu'elle adressait à la Vierge Altagracia de Higuey, Reine Joséphine demandait que son mari, Cincinnatus Leconte, devienne président ne fusse que pour un an et dut-elle ne pas voir son voeu s'accomplir. Elle aura été exaucée.