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View Full Version : Le prix de l'impunité



TiCam
09-18-07, 01:30 PM
Personne ne connaissait son nom. Apparemment. Et pas un des 3 millions de gens, qui, à défaut, font de Port-au-Prince leur demeure, n'était venu réclamer ce qui restait du corps de cette jeune femme passée « à l'infinitif » par le supplice du collier. Ni pour confier à ce pays abandonné à lui-même que cette jeune femme était une soeur, une cousine, une voisine, l'enfant de parents peut-être morts du fait de la misère.
L'auteur de l'entrefilet paru dans l'édition Internet de Radio Kiskeya nous dit, sans état d'âme, que cette jeune femme d'une vingtaine d'années était « lebrunisée » (comme dans Père Lebrun) à la ruelle Sicot, Carrefour-Feuilles. Certains disaient que les riverains lui avaient donné la mort par crainte que cette jeune « lougawou » (Ah, ce fameux mensonge) qui soudainement s'aventurait dans le quartier, ne vienne à « manger » leurs petits. D'autres, ne croyant pas à l'hypothèse ou du mythe du « lougawou » disaient que la victime était simplement une femme folle, qui ne méritait pas ce triste sort, cette horrible mort, cette fin brutale.
Il faut donc se résigner à dire que cette jeune femme était une « enfant des rues », sans doute poussée vers Port-au-Prince par cette misère qui gangrène le tissu social de nos provinces et finalement rendue peut-être folle par une capitale brutale, fatale et une ville trop vile et sans coeur. Jacques Stephen Alexis avait crié au dictateur François Duvalier après que celui-ci eut envoyé ses macoutes à ses trousses: « Nous sommes les enfants de l'avenir ». Cette jeune femme n'avait peut-être jamais goûté aux délices d'être un enfant. Voir pour dire qu'elle était « un enfant du présent ou du passé ». « Se timoun pov », nous aurait dit Félix Morisseau Leroy, donc ne méritant aucune attention.

Quoi dire encore!
Après le 7 février 1986 et jusqu'à aujourd'hui, il y a eu des milliers de gens qui ont perdu leur vie, un pneu enflammé autour du cou. Sorti d'une dictature criminelle et dépourvu d'un système de justice, le pays honteusement acceptait cette torture affligée à des gens. C'était des macoutes et c'était la justification. Rien d'autre. Et, 21 ans après, on ne peut pas continuer à justifier cette pratique barbare, et laisser faire des gens qui naturellement ne s'attendent pas à être poursuivis par notre système de justice. Et là, réside tout le problème.

Un crime a été commis
On apprécie à sa juste valeur le sentiment protecteur de ces riverains pour leurs enfants. Mais cela donne-t-il le droit de s'abattre sur une pauvre femme sans défense, fragilisée par cette vie de misère, et de lui infliger cette horrible mort ?
Ce sont des lâches qui, pendant ces cinquante dernières années, ont vu leurs enfants broyer par le virus de la faim et des maladies de toutes sortes et n'ont jamais osé demander des comptes aux autorités. Et les voila qui allégrement donnent la mort à une jeune femme qui n'a fait de mal à personne. Si le pays et certaines gens de la ruelle Sicot ne pouvaient protéger cette jeune femme lors de son passage parmi nous, il est grand temps qu'on la réclame dans sa mort. Notre façon de protéger tous ceux et toutes celles qui peuvent subir le même sort dans un futur pas trop lointain.

Que faire!
La justice doit être mise en branle contre ceux ou celles qui ont commis ce crime odieux. Une prime doit être donnée à la personne qui achemine au système judiciaire le nom de celui ou celle qui a soutiré la vie à cette jeune dame. Notre société, et surtout notre système de justice, ne peut continuer à rester indifférente à ces genres de crime. Quelqu'un doit payer de sa liberté pour avoir donné au monde entier le droit de nous voir comme des animaux. Entretemps, nos amies de la « SOFA » ou « Kay Fanm » devraient se rassembler à la place du crime à la ruelle Sicot et dire à ce pays immunisé contre la violence que cette jeune femme était haïtienne, c'est-à-dire quelqu'un qui méritait notre solidarité et notre attention. Aussi tard que cela puisse paraître.
Mais c'est le moins que le pays puisse faire: justice pour cette jeune femme qui n'est plus anonyme car elle est à jamais nôtre. Le symbole de nos luttes contre toutes sortes de violence.

Source: Le Matin