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1924 - 1994
Considérée par la critique haïtienne et étrangère
comme notre meilleure peintre femme connue à nos jours, Luce
Turnier, tout au long d'un parcours difficile mais d'une fidélité
exemplaire à la peinture, semble s'être évertuée
à ne rater aucune voie, aucun support qui fasse de l'Art
le vrai sens de sa vie.(1)
Quand à la suite du terrible cyclône de 1937 qui ravagea
le Sud, Luce, adolescente, rentre de Jacmel, sa ville natale, c'est
pour se retrouver, ainsi que toute jeune fille de famille d'alors,
à l'annexe de l'Ecole normale où elle poursuivra ses
études supérieures jusqu'au brevet, profitant du temps
de reste pour apprendre également la dactylographie et le
tissage.
Jusqu'à ses 21 ans, Luce semble avoir été
plus qu'hésitante sur son avenir puisque, de son propre aveu,
c'est de la décision d'un frère aîné
dans le plus grand désespoir de «ne rien tirer d'elle
sur le plan scolaire..., professionnel» qu'elle doit de se
retrouver élève au Centre d'Art, ouvert seulement
une année plus tôt. Dans ce milieu artistique jusque
là plûtot réservé aux hommes(2),
elle saura pourtant, en dépit d'une indéniable jeunesse,
trouver d'emblée ses propres moyens, et, à rebours
d'un courant dominant de l'époque imposant à l'appréciation
presqu'exclusive le gout naïf et primitif, s'affirmera par
une peinture d'une facture étonnamment savante. Elle entre
en effet au Centre par l'étage supérieur sans goûter
aux affres du rez-de-chaussée où se débattent
anxieusement les jeunes peintres sans réelle communication
avec le haut. Et quand, en 1950, Lucien Price, Dieudonné
Cédor, Roland Dorcély... révoltés contre
cette distribution jugée discriminante, s'en iront fonder
le Foyer des Arts Plastiques, Luce Turnier, fera le choix d'y rester
fidèle.
Montrant au tout début les traits incontestables d'une artiste
de talent, elle expose ses premières toiles avec Maurice
Borno au Centre en 1946, puis tout naturellement au Musée
d'Art moderne de Paris à l'exposition organisée par
l'UNESCO. Boursière de 1951 à 1953 de la Fondation
Rockefeller, de l'Institut francais puis du gouvernement haïtien,
elle fera l'expérience gratifiante de l'Arts Students League
de New-York, puis de La Grande Chaumière à Paris.
Surmontant le penchant avoué pour les primitifs qu'on lui
reprochait, Dewitt Peters, qui, entre-temps, avait côtoyé
maintes femmes ayant rejoint le Centre ou travaillant ailleurs,
n'hésite pas à la présenter, déjà
en 1952, comme la «principale femme peintre haïtienne».
Elle réside alors à l'étranger (Canada, France...)
où elle expose de temps en temps mais sans réel succès
commercial puisqu'en 1967, on la verra en arriver au collage, incitée
par «les rejets du bureau de secrétariat où
elle assure un travail lui permettant de vivre en Europe».(3)
C'est alors le point de départ de la grande aventure artistique
tout originale de Luce dont la peinture affranchie de plus en plus
du cadre des toiles et s'efforcant d'aborder aux rives d'autres
supports, éclatera et prendra pied sur tout ce qui se présentera:
masques de carnaval, panneaux décoratifs, papier, tôle,
mannequins... Et on n'a sûrement pas tort de présenter
cette dernière éclosion de Luce Turnier comme étant
la porte ouverte à la complicité du profane sur ce
grand Art qui fut la passion de toute sa vie. Elle mourra à
Paris, le 22 avril 1994, d'un cancer généralisé.
Expositions:
De 1946 à sa mort, l'uvre de Luce Turnier a été
exposée en Haïti, à Hambourg (Allemagne), à
Paris, à Washington, etc. Elle a figuré à toutes
les expositions de femmes-peintres et du Centre d'Art.
(1) Elle est mentionnée dans le Petit Larousse de l'Art
parmi les plus grands artistes de son pays.
(2) «...le Centre, lieu de rencontre de tous les grands
talents du pays, avait à l'époque mauvaise presse
et les femmes, membres de cette institution, voyaient leur réputation
souillée par le simple fait qu'elles voulaient faire carrière
dans un milieu d'hommes, pas tous d'origine sociale «acceptable»,
des hommes dont la «moralité», pour la bonne société
d'alors, était douteuse» G. Alexis, La Rencontre
des Trois mondes, p10.
(3) Marie-Alice Théard, Le Nouvelliste, 10-12 mai
1994. Luce aurait affirmé n'avoir commencé à
vivre de sa peinture qu'en 1977.
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