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news De la responsabilité sociale des intellectuels

Quand la gauche française accéda au pouvoir en 1981 avec François Mitterrand, Jean Daniel du Nouvel Observateur éditorialisa que « nos idées sont au pouvoir ». En dépit de leur amitié et la proximité idéologique qui le lie à Mitterrand, l'éditorialiste ne se réclamait pas du pouvoir en soi et ne le revendiquait pas en son nom propre. Il a maintenu une certaine distance critique et une hauteur intellectuelle qui lui ont permis de jouer le rôle de chien de garde de ses idées tout au long des années Mitterrand. Aux Etats-Unis, quand, à travers Georges W. Bush en 2000, la génération néoconservatrice a pu finalement conquérir la Maison Blanche au terme d'une vingtaine d'années de combat idéologique et doctrinal vigoureux, le professeur Francis Fukuyama de John Hopkins University a cru devoir applaudir à l'avènement de ses idées. Et quand, Georges W. Bush, au nom d'une vision du monde manichéenne, unipolariste et néo-wilsonienne, s'enlise en Irak et pervertit les idéaux néoconservateurs, Francis Fukuyama avait déjà abandonné le Boeing Bush à ses faucons verbeux, et rejoint ses livres avec ses idées originales en bonne tenue dans sa besace d'intellectuel penseur.
Au contraire, lorsqu'en 1991, la gauche haïtienne et tout ce qui composait le nébuleux mouvement dit démocratique prennent les rênes de la République, l'esperanto de beaucoup d'intellectuels haïtiens s'identifiant à cette gauche progressiste fut que « nous sommes maintenant au pouvoir ». Non point leurs idées, pour peu qu'ils en aient eues. Ils étaient au pouvoir. Ils étaient le pouvoir. D'où cette ténébreuse omerta sur les dérives de leur pouvoir. Evidemment en 1992, Claude Moise et Emile Olivier entreprirent ce que j'appellerais « une rectification critique » dans Repenser Haïti en stigmatisant l'anti-macoutisme éthique intransigeant, voire obsessif des censeurs et diffuseurs de mots d'ordre prompts à diaboliser ceux qui doutent, qui expriment des réserves, qui manifestent leurs désaccords (sic). Ce livre est, malheureusement, passé largement inaperçu et n'a pas eu de résonance dans le débat politico-intellectuel en Haïti. Si nombre d'intellectuels vendeurs de messie avaient finalement fait leur conversion de Damas en 2003 et prirent part à la contestation qui culmina à l'effondrement du pouvoir dont ils furent les promoteurs panégyristes, il était déjà trop tard pour le statut de l'intellectuel en Haïti. Des Haïtiens du dedans comme de la diaspora en viennent même à douter qu'il puisse exister d'intellectuels en Haïti dans l'actuel contexte de crise de régime et de sens. C'est dire que les malentendus ou du moins le malaise persistent encore sur le statut et la fonction de l'intellectuel dans une société.
L'intellectuel engagé a toujours eu de sérieux contempteurs comme le philosophe Julien Benda qui assimile cet engagement à de La Trahison des Clercs (Grasset, 1927). Car, dit-il, le royaume de l'intellectuel n'est pas ce monde. Mais ce retrait de l'intellectuel de la res publica au profit de l'exercice de l'art, de la science et de la spéculation métaphysique a ses objecteurs. Ernest Gellner, philosophe logicien et anthropologue, rejette cette conception platonicienne de la fonction de l'intellectuel et préconise une Trahison de la Trahison des clercs.
Comment définir le statut et le rôle de l'intellectuel en Haïti ? Pour ma part, je fais mienne la définition de l'intellectuel que nous livre Edouard W. Saïd dans son célèbre «Des intellectuels et du Pouvoir » (Seuil, 1996). En fait, cette édition est la version française du titre original « Representation of the Intellectual », paru à Londres en 1994 aux éditions Vintage. Décédé en 2003 à l'âge de 67 ans, Edward Saïd fut un brillant intellectuel, critique littéraire, musicologue, militant politique, théoricien du postcolonialisme et du post-modernisme, et surtout professeur de littérature comparée à Columbia University à New-York. L'intellectuel, écrit-il, est un exilé, un marginal, un amateur, et enfin l'auteur d'un langage qui tente de parler vrai au pouvoir.
Cette conception de l'intellectuel s'éloigne paradigmatiquement de celle d'Antonio Gramsci qui distingue entre intellectuels traditionnels et intellectuels organiques. Les premiers, selon Gramsci, enseignants, prêtres, et administrateurs perpétuent la même fonction de génération en génération. Les seconds, dits organiques le technicien d'industrie, l'expert en économie politique, le politologue, l'idéologue, l'expert en communication, les organisateurs d'une culture nouvelle et d'un système juridique nouveau, etc. sont directement liés à des classes ou à des entreprises qui y ont recours pour organiser leurs intérêts, accroître leur pouvoir, élargir leur contrôle. A la différence de l'intellectuel traditionnel, les intellectuels organiques luttent en permanence pour changer les esprits, et étendre les marchés, toujours en mouvement et cherchant à gagner par tous les moyens. L'intellectuel n'a pas ici d'autonomie qui lui serait propre. D'un point de vue utilitariste et opérationnel, il devient l'instrument d'une cause qui peut ne pas être la sienne, dès lors qu'il accepte de s'en faire l'organe. Dans la logique de Saïd, l'intellectuel cesse de l'être quand il choisit de ne plus dire la vérité au pouvoir, de ne plus défier l'autorité, d'abandonner la cause des faibles et des opprimés pour défendre et protéger les positions établies de groupes d'intérêt puissants. Cette vision progressiste de l'intellectuel rejoint celle assez révolutionnaire de Jacques Stephen Alexis ou celle plutôt existentialiste de Jean Paul Sartre qui, de son côté, définit (…) l'intellectuel comme celui qui refuse d'être le moyen d'un but qui n'est pas le sien et qui se mêle de ce qui ne le regarde pas (…).
Ils sont nombreux sur la blogosphère à tenter une approche diachronique du concept d'intellectuel (sic), pour établir son origine. Mais ces historiens d'un jour ont regrettablement erré et induit involontairement en erreur leur audience par précipitation dans la méthode et approximation dans la temporalité historique. La diachronie s'entend de toute démarche scientifique visant l'étude et l'évolution d'un phénomène dans le temps. S'il est vrai que la vulgarisation du terme d'intellectuel remonte au 19e siècle français durant l'Affaire Dreyfus, il est totalement faux que Flaubert en ait la paternité. Maurice Barrès, antidreyfusard, écrivain, homme politique et idéologue nationaliste, et Ferdinand Brunetière, critique littéraire, essayiste et maître de conférence à l'Ecole nationale supérieure (ENS), furent les premiers à utiliser le mot dans cette affaire largement médiatisée et politisée pour ridiculiser les écrivains Émile Zola et Anatole France, ardents défenseurs de l'infortuné Dreyfus. Ce dernier, jeune et brillant officier militaire d'origine juive, était accusé erronément d'intelligence avec les Allemands par l'establishment politico-militaire et le contreespionnage français. On connait le sale rapport de cette France d'alors avec les Noirs et les Juifs.
Tout au long des douze années qu'a duré l'Affaire Dreyfus, le concept d'intellectuel connotait tout ce qu'il y avait de péjoratif et de négatif. A ne pas perdre de vue que le 19e siècle fut aussi le siècle du positivisme d'Auguste Comte. Quand la science expose le monde microscopique, que l'histoire se fait elle-même positiviste, ou que la littérature prend des airs naturalistes pour nous décrire les particules élémentaires dont est fait le monde biologique, l'intellectuel, tel que l'époque le concevait, fait, bien entendu, figure de farceur…
Zola, farceur ? Voyons, donc ! Il ne le fut certes pas. Il est lui-même théoricien du roman naturaliste et expérimental où, comme dans son Assommoir, les personnages sont des documents humains. En ralliant le camp des dreyfusards, l'intellectuel devient désormais avec Zola une figure d'autorité, charismatique, avec qui les lieux de pouvoir doivent compter. C'est une figure emblématique, porteuse de sens, qui investit en puissance le champ politique pour dire quelques vérités aux gardiens abuseurs du système. Il neutralise pour armer. Il dévalue pour valoriser. Il organise le naufrage des embarcations obsolètes. Il déconstruit pour ordonner. Il démonte des propositions axiologiques surannées pour faire sens autrement. La parole de l'intellectuel est d'abord un acte d'accusation contre le système. J'ACCUSE !
J'ACCUSE, ce texte réquisitoire contre ce monde géométrique kafkaïen, ce monde qui vous rend coupable de crimes imaginaires et taillés sur mesure, a été rédigé par notre cher Zola et publié dans le journal l'Aurore le 13 Janvier 1898 sous forme de lettre ouverte au Président de la République Félix Faure pour dénoncer l'injuste sort fait au capitaine Alfred Dreyfus. Si certains se trompent sur les divulgateurs du concept, d'autres internautes haïtiens cafouillent sur le contexte historique qui l'a vu naître. Au point d'en dater l'apparition sous Philippe Pétain. Le maréchal Pétain allait devenir chef de l'Etat français seulement le 10 juillet 1940 sous l'occupation allemande, soit 46 ans après l'éclatement de l'Affaire Dreyfus en 1894. Lors de l'affaire, Pétain était un simple officier de l'Armée sans grande responsabilité, mais qui s'est joint en vrai opportuniste aux antisémites de la trempe de l'écrivain Paul Valéry pour signer une souscription nationale en faveur de la veuve du faussaire à l'origine de l'injuste condamnation du capitaine Alfred Dreyfus. D'ailleurs, il allait plus tard avouer qu'il doutait, dès le début, de la culpabilité de Dreyfus.
Le tapage médiatique et éditorial qu'entretenaient l'intellectuel Zola et autres dreyfusards autour de l'Affaire eut raison du système et de la raison d'état inique et irraisonnée qu'il incarne et qui le pilote. Après douze longues et tumultueuses années de combat intellectuel, juridique et politique, Alfred Dreyfus a été réhabilité dans ses droits intégraux de citoyen en 1906. Il a fait la ténébreuse expérience de cinq années de bagne. L'investissement personnel de l'intellectuel et homme politique de gauche Jean Jaurès dans le combat pour la vérité fut décisif dans cette tardive mais nécessaire réhabilitation. Zola, l'initiateur de l'Affaire, n'était plus là pour assister à l'épilogue de son engagement téméraire en faveur de la vérité. Il meurt le 29 septembre 1902 asphyxié par la fumée de sa cheminée. Son combat, notamment ses idées de justice lui ont cependant survécu. Superbes. Flamboyantes. Dérangeantes. Et déstabilisatrices.
Depuis l'engagement de Voltaire pour la rationalité, de Victor Hugo pour les misérables, de Zola pour la vérité, de Sartre contre la torture et pour les insurgés d'Algérie, de Michel Foucault pour les droits des prisonniers, de Frantz Fanon pour les damnés de la terre, de Bourdieu pour les chômeurs, de Joseph Jolibois Fils pour l'autodétermination des peuples, de Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis pour les prolétaires, de Pierre Clitandre, Jean Robert Hérard et Jean Dominique pour la parole libérée dans les années 70, de Lyonel Trouillot contre la bêtise et l'aliénation, de Gary Victor contre la stupidité et l'idiotie, de Ken Saro-Wiwa pour les minorités ethniques, l'environnement et contre les Shell de ce monde, la doxa de notre époque devrait demeurer l'immuable parti-pris des intellectuels en faveur des sans-voix et des laisséspour-compte.
Intellectuels dominants ou marginaux, vous êtes par vocation des déstabilisateurs de mondes et des bâtisseurs de mondes nouveaux. Le bagne, l'exil, l'assassinat, la dérision…vos tourments personnels en démocratie comme en dictature ne sont en fait que des dommages collatéraux mineurs à coté des crimes innommables du système.
Washington DC, 10 août 2008
Daly Valet
Source: Le Matin
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TiCam
La vie n’est pas une crainte mais plutôt une espérance.
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