L'Express du 27/09/2004
Haïti
Cent ans de malheurs
de nos envoyés spéciaux Vincent Hugeux et Thierry Dudoit
Le nord du pays, dévasté par la tempête tropicale Jeanne, paie d'un prix terrible la cruauté du ciel. Mais c'est surtout la rançon d'un siècle d'incurie. Si rien n'est fait pour enrayer la déforestation, de tels désastres se renouvelleront
Jeanne aura semé dans son sillage la mort, le chagrin et la colère. Trente heures durant, les 18 et 19 septembre, la tempête tropicale balaie le nord d'Haïti et dévaste la ville côtière de Gonaïves. Depuis, le niveau des eaux fangeuses - qui culmina par endroits à 2,50 mètres - reflue lentement. Mais la décrue dévoile d'heure en heure l'ampleur de la tragédie. Elle livre au jour les dépouilles de citadins piégés par un déluge torrentiel, jusqu'alors prisonnières d'une gangue de boue. Tandis que d'autres corps, rendus par la mer, s'échouent sur le rivage.



Vue du ciel, la frange littorale ressemble à un marécage piqué de bicoques désertes, voire, là où la pluie a noyé les champs, à une rizière stérile. Le bilan? Encore imprécis, il ne cesse d'enfler: 2 000 tués, sans doute, et 250 000 sans-abri. Berceau de la révolte d'esclaves qui, voilà deux siècles, sonna le glas de l'emprise coloniale française, la «cité de l'indépendance» patauge, pleure ses enfants et tente d'effacer les stigmates du chaos. Ici, le cadavre recroquevillé d'un gamin, à demi-immergé. Là, celui d'un homme étendu les bras en croix sur un brancard de fortune. Partout, des chevaux, des chèvres, des chiens, gonflés et putrides. Des camions disloqués, des voitures broyées, échouées sur le toit. L'odeur tenace et nauséeuse de la mort flotte sur la ville.