En dépit de mes nombreuses plaidoiries pour des musiciens haïtiens que j'ai appris à comprendre, à apprécier et à servir, il y a jusque là des réalités que j'ignorais : notamment, la réalité de leur quotidien.
« Nous partons vendredi, nous aurons à jouer dans la soirée, ainsi que samedi et dimanche. Nous rentrerons lundi à Miami. » Depuis la sortie du dernier album de Zenglen, cette phrase de Brutus, à l'autre bout du fil, m'est devenue familière.
Durant toute ma jeune expérience dans l'industrie musicale haïtienne, travaillant avec différents artistes et groupes musicaux, jamais je n'avais imaginé, à quel point les tournées musicales pourraient être éprouvantes physiquement et moralement. En dépit de mes nombreuses plaidoiries à l'endroit des musiciens haïtiens que j'ai appris à comprendre, à apprécier et à servir, il y a jusque là des réalités que j'ignorais : notamment, la réalité de leur quotidien.
Il a fallu la tournée des 20 au 21 février pour tout comprendre.
Après leur soirée du vendredi au « Marabou Café », certains des musiciens se sont rendus directement à l'aéroport de Fort Lauderdale, d'autres ont eu juste le temps de faire un saut chez eux pour prendre leur sac de voyage qui, d'ailleurs, n'est jamais tout à fait défait.
Le visage pâle, les yeux mi-clos, la démarche malaisée, je les regarde venir, l'un après l'autre, à la salle d'embarquement où Fréro dormait déjà sur 3 chaises. Brutus, lui, a préféré s'assoupir à même le sol durant quelques minutes. Ce n'était que le début.
Dans l'avion, ils semblaient tous être à bout de force. Ils dormaient tous durant les 3 heures de vol en direction de Boston, à l'exception d'El Pozo (le guitariste) et Eddy Germain.
Boston, il est midi et fait moins de 40° fahrenheit. C'est avec peine que j'arrive à convaincre le groupe de poser, à l'aéroport, pour une photo. Ils me font tout de même plaisir.
Arrivées à l'hôtel, nous nous sommes offerts quelques heures de sommeil bien méritées dans la perspective d'une prochaine nuit blanche. Dès 9 heures, ils étaient tous au club Lido, à l'avance, pour la sonorisation. En dépit de certaines difficultés techniques, les musiciens de Zenglen purent accomplir leur mission et faire danser les fans qui ont fait le déplacement.
De retour à l'hôtel à 3 hres du matin, tous les magasins et restaurants étaient fermés. Les musiciens et moi avons dû nous résigner à aller dormir le ventre creux, après plus d'une heure de conversation à la salle d'attente de l'hôtel avec un promoteur de Boston, Lesly Lagredelle.
Pour ma première expérience, ce fut dur, mais rien qu'en pensant que ces genres de situation faisaient partie de la vie de tous les jours des musiciens attisait mon admiration pour eux.
Si certains musiciens arrivaient à s'endormir aussitôt la tête posée sur l'oreiller, leur système étant habitué à un cycle de sommeil irrégulier, pour d'autres ce n'était pas évident. Certains ne parvenaient à fermer l'oeil qu'à 6 heures ou 8 heures du matin.
A quinze heures, une partie des musiciens et moi prîmes place dans l'autobus qui devaient nous conduire à Spring Valley. Brutus, Eddy Germain et Richie ont préféré le confort de la voiture de M. Lagredelle.
Le temps pour l'équipe de casser la croûte dans un restaurant haïtien de Boston, il était plus de 5 heures. Cap sur Spring Valley ! "Que le moral y est ou pas, il faut honorer les contrats", c'est le mot d'ordre.
Les 4 heures de route en compagnie de mes clients, furent pour moi l'occasion de les découvrir sous un nouveau jour: la face cachée au public, celle qui s'observe loin des projecteurs.
S'il fut un temps en Haïti, où « musicien » rimait à « raté »; de nos jours, le talent de nos musiciens est assez payant. Après 50 ans d'existence, le compas direct peut s'enorgueillir d'avoir des ambassadeurs talentueux et dignes, amoureux de la vie et courageux. Ils ont seulement besoin de plus d'organisation, de discipline, d'encadrement, de compréhension, de soutien moral, et surtout d'un peu plus d'égard de leur société : la société haïtienne.
Par leur don de soi, ces créateurs participent à l'édification d'une société plus équilibrée en offrant à travers leurs oeuvres un exutoire à des milliers de c?urs endoloris.
Malheureusement il nous est plus facile de mépriser et de critiquer leurs faiblesses sans prendre le temps de les comprendre, de les apprécier comme des êtres humains normaux, dotés comme nous de sentiments.
Combien est-ce difficile pour un père-musicien d'être absent le jour de l'anniversaire de son enfant, la nuit de Noël ou du Nouvel An, juste par souci d'honorer un contrat. Avons-nous jamais pensé que c'est au prix de du chagrin qu'il accepte d'endurer qu'il nous procure la joie. Nombre d'entre eux se doivent en plus d'assister parents et proches restés en Haïti.
En dépit de la fatigue qui les tiraillait, les musiciens de Zenglen ont donné une superbe prestation à Spring Valley High School, faisant ainsi la joie de jeunes et moins jeunes présents au spectacle.
C'est en sortant de l'enceinte de l'institution que nous avons constaté qu'il commençait déjà à neiger. La pelouse blanche nous contraignait à ralentir. L'autobus nous conduit à New Jersey, dernière étape de l'itinéraire.
A l'intérieur du véhicule où dans les toilettes du club Zantes certains des artistes durent se changer, car il était minuit passé lorsque finalement nous rejoignîmes Tantan, un chanteur, qui faisait déjà transpirer l'assistance. Pour le public impatient et assoiffé des hits de Zenglen, les musiciens ont épuisé le peu de force qui leur restait. Et c'est avec un grand ouf! de soulagement qu'ils se sont rendus à 6 heures du matin à l'aéroport de Newark pour retourner au bercail, en attendant la prochaine mission.
Farah LARRIEUX