Six ados noirs de Louisiane risquent la perpétuité pour s'être battus avec un blanc dans la cour d'école
" Les vieux démons du racisme refont surface en Louisiane. Six adolescents noirs d'une petite ville se retrouveront bientôt devant le tribunal. Leur crime: s'être battus avec un blanc dans la cour d'école. Ils risquent la prison à vie. Tout cela a commencé à l'ombre d'un arbre...
Dans la cour de l'école secondaire de la petite ville de Jena, au centre de la Louisiane, pousse un grand chêne. Son tronc est compact et ses branches s'étendent vers l'horizon. Cela donne à l'arbre l'aspect d'un parasol, et c'est exactement ce à quoi il sert durant les récréations. Le chêne est le meilleur endroit où s'asseoir, et il est réservé aux élèves blancs.
Les Noirs s'assoient où ils veulent, pourvu qu'ils s'assoient ailleurs.
Cette tradition tacite, qui date de plusieurs années, a été remise en question l'été dernier. Un élève noir a levé la main durant une assemblée et a demandé si ses amis et lui pouvaient aller sous l'arbre eux aussi.
«Tous les élèves ont le droit de s'asseoir où ils veulent», a répondu le directeur.
Le lendemain matin, trois cordes avec des noeuds de pendus étaient accrochées aux branches de l'arbre. Deux des cordes étaient noires, la troisième était dorée - les couleurs officielles de l'école.
Pour les Noirs de Jena, une petite ville de 3000 habitants dont 85% sont blancs, cette image a réveillé de vieux démons. «Des cordes accrochées aux arbres, ça évoque le KKK, les lynchages, ce genre de choses, explique Caseptla Bailey, mère d'un adolescent qui fréquente l'école. Quand j'ai appris ça, je me suis dit: Mon Dieu, sommes-nous bien au XXIe siècle?»
Selon la direction, les noeuds n'étaient pas une provocation raciste, mais bien une blague de mauvais goût. Trois jeunes Blancs ont été désignés comme les responsables de l'affaire. Ils ont reçu une suspension de trois jours.
Quelques jours après la découverte des noeuds, des élèves noirs ont tenu une manifestation spontanée sous l'arbre. Cet après-midi-là, une assemblée a été convoquée à l'école par le procureur du district, Reed Walters. Des officiers de police à ses côtés, il a averti les élèves que tout incident lié à cette histoire allait être considéré comme un acte criminel. «Je peux anéantir vos vies d'un coup de crayon», a-t-il averti.
L'épisode des noeuds aurait pu en rester là. Or, l'incident a exacerbé les tensions raciales, qui n'ont jamais complètement disparu dans cette petite ville isolée qui vit principalement du déchiquetage du bois de pin. Depuis, la violence entre les Noirs et les Blancs est revenue au grand jour, et les affrontements ont été tels que six élèves ont été accusés de tentative de meurtre. Leur procès doit débuter à la fin du mois.
L'escalade
Dans les jours qui ont suivi l'attroupement spontané, des officiers de police ont patrouillé les corridors de l'école. Lors d'une assemblée, la direction a refusé que le sujet des "noeuds" soit abordé, comme le voulaient les parents d'élèves noirs qui s'étaient déplacés pour l'occasion.
Puis, un jeudi soir, le 30 novembre 2006, un voisin a vu des flammes s'échapper d'une fenêtre de l'école secondaire, un établissement de deux étages situé près d'un bois. Le feu s'est propagé, et une aile de l'école a été lourdement endommagée. Les pompiers affirment qu'il s'agit d'un incendie criminel.
«C'était bizarre, explique Keith Windham, un élève de l'école. Personne ne pensait que ça allait en arriver là. Je pense que tout le monde était sous le choc.»
Le week-end suivant restera gravé dans la mémoire des habitants de Jena comme le plus tendu de l'histoire récente de la ville.
Le vendredi soir, Robert Bailey, un élève noir, s'est présenté dans une foire communautaire fréquentée par des Blancs. Il s'est fait frapper au visage, puis lancer des bouteilles de bière. L'instigateur a été arrêté et accusé de voies de fait.
Le lendemain samedi, un des jeunes impliqués dans la bataille à la foire s'est emparé d'une carabine chargée dans son pick-up et l'a pointée vers des élèves noirs qui sortaient du Gotta-Go, un dépanneur local. Les jeunes ont dû lutter pour lui ôter l'arme des mains. L'incident a pris fin quand les jeunes sont partis avec le fusil.
Des professeurs ont demandé à la direction d'annuler les cours le lundi, le temps que les esprits se calment. Leur demande a été rejetée.
Le lundi midi, un élève blanc, Justin Barker, a commencé à se battre avec un élève noir dans la cour d'école. Rapidement, d'autres Noirs ont sauté dans la mêlée. Ils ont donné des coups de poing et des coups de pied. Après la bataille, Barker s'est rendu à l'hôpital. Il en est ressorti moins d'une heure après et, le soir même, il a été aperçu en train de faire la fête en ville.
Les six élèves, eux, ont été arrêtés sur place. Ils ont été accusés de voies de fait, mais le procureur Reed Walters a retiré les accusations pour en déposer de plus graves: tentative de meurtre au deuxième degré et complot pour commettre un meurtre. Cela pourrait leur valoir la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle.
Caseptla Bailey, mère de Robert Bailey, l'un des six élèves accusés, a hypothéqué sa maison mobile pour payer la caution de son fils, qui s'élevait à 90 000$. Son fils vient de passer quatre mois en prison, le temps que sa mère trouve l'argent.
«Ce qui se passe est ridicule, dit-elle. D'un côté, les élèves blancs s'en sortent avec une tape sur les doigts. De l'autre côté, les élèves noirs sont accusés de tentative de meurtre, comme s'ils faisaient partie de la mafia ou du crime organisé. C'est difficile à avaler. Et je ne fais pas confiance au jury, qui risque d'être composé de 12 Blancs.»
Le maire de Jena, Murphy McMillan, n'accorde plus d'entrevue aux médias. Le mois dernier, il a soutenu qu'il n'y a pas de problème de racisme dans sa ville. «Jena est un endroit qui progresse dans la bonne direction. La couleur des habitants ne joue pas vraiment un grand rôle dans la vie quotidienne», a-t-il dit. Le procureur Reed Walters n'a pas rappelé La Presse.
Même si les officiels ne parlent pas, les médias commencent à s'intéresser à l'affaire des «Jena six». Le mois dernier, la BBC est venue tourner un reportage ici. Cette semaine, une équipe de CNN a interviewé différentes personnes impliquées. «Ils ont dit que le reportage sortirait la semaine prochaine, explique Mme Bailey. J'ai hâte que les gens soient au courant. Il faut que la population sache ce qui se passe ici. C'est la seule façon d'avancer vers une solution.»
King Downing, coordonnateur national de l'American Civil Liberties Union (ACLU), s'est rendu sur place récemment pour rencontrer les jeunes accusés, dont le procès doit commencer le 25 juin.
«Il y a une drôle d'odeur dans l'air à Jena, a-t-il dit. Nous ne l'avons pas encore complètement identifiée, mais nous voulons nous assurer qu'il ne s'agit pas de l'odeur de l'injustice.»
Le racisme fait partie de notre vie depuis qu'on est nés, dit un élève blanc. Bien des élèves blancs ne parlent jamais aux Noirs. S'ils le font, ils sont certains de se faire taper dessus ensuite par leurs amis."
Un article de Nicolas Bérubé.