Editorial du quotidien Le Matin
Par Claude Moise
La direction de l'Association des paysans de Vallue (APV) vient de soumettre à notre attention sa vision de la montage en Haïti comme cadre de vie historique, culturel, environnemental, sociétal en somme. Le texte diffusé par AlterPresse (18 juillet) et reproduit ci-contre mérite toute notre attention tant il est vrai qu'en peu de mots, à l'abri de la logomachie triomphante et de l'impuissance arrogante, il porte le sens de notre histoire, pose des problèmes de fond et ouvre des perspectives pour un véritable projet de société. J'avoue, contrit, ne pas connaître cette région ni être informé du travail des promoteurs de cette organisation paysanne. Il m'arrive de temps en temps des échos venant de Vallue par des amis citadins qui semblent y trouver un refuge au délire urbain. Mais à lire ce document sur la place et l'importance de la montagne dans divers domaines de la vie nationale, je me dis enfin voilà des gens qui poussent les réflexions au plus profond et au plus près des possibilités de ce pays de se redresser et de tracer la voie de l'avenir.

Je retrouve dans le texte de l'APV plusieurs des observations que, membres de la Commission de Commémoration du Bicentenaire de l'Indépendance, nous avons été amenés à faire au cours des forums organisés dans les dix départements de novembre 2004 à mars 2005 : Nécessité d'établir un cadastre national, de revaloriser nos montagnes à des fins de sauvegarde écologique, de développement touristique, de promotion patrimoniale, etc. Le rapport de la commission a relevé « qu'à travers les témoignages, débats et résolutions, les intervenants, d'un département à l'autre ont approfondi et élargi «les notions de patrimoine et d'environnement pour (en faire) les axes du développement durable dans le cadre de l'action communale, intercommunale et interdépartementale.»

Rappelons que Saint-Domingue s'est surtout développée dans les plaines. Ses villes côtières attestent de sa vocation coloniale. Haïti en a certes hérité s'est surtout construite et fortifiée dans ses montagnes. « Au premier coup de canon d'alarme, les villes disparaissent et la Nation est debout ». L'opposition colonisation/indépendance prendra à la longue la forme d'un antagonisme ville/campagne ou plus précisément moun mòn/moun lavil. Mais la montagne n'aura pas été exclusivement le lieu de résistance nationale et de l'indépendance politique. Elle deviendra pourvoyeuse de denrées sur lesquelles se développe la spéculation commerciale effrénée et s'édifient de colossales fortunes. Les prédateurs ont achevé de la dévaster.

Tout en établissant l'état des lieux et en mettant l'accent sur le péril auquel est exposée la montagne aujourd'hui, l'APV ne s'est pas enfermée dans les lamentations et les incantations. Elle prend des initiatives, présente des alternatives, édifie un projet, crée un cadre d'action dans le milieu et propose son modèle à la méditation des différentes collectivités locales. Si nous sommes sérieux, il faudra répondre à l'invitation de l'APV. Je suis curieux de savoir dans quelle mesure le projet Vallue est pris en compte par l'équipe présidentielle, par les membres du gouvernement qui planchent sur une élaboration de la vision d'un plan national de développement sur 25 ans. Par des organisations de la société civile également. Par l'Université. Car il ne s'agit pas ici d'un simple projet de développement local circonscrit, mais d'une véritable ambition de théorisation sur le développement national.