Entre la Colombie et la Floride, Haïti est parfaitement située : 1 500 kilomètres de côtes et un espace aérien sans surveillance. C'est aussi le type même du pays sans Etat, sans moyens, en proie à une corruption généralisée mais bon marché. « A failed state », un Etat sans avenir, comme le soulignait M. Warren Christopher, secrétaire d'Etat de M. William Clinton, pressé de l'abandonner à son sort. Pain béni pour les narcotrafiquants colombiens, installés dans l'un des palaces - El Rancho - de Pétionville, banlieue résidentielle de Port-au-Prince. Un lieu qui paraît hors d'Haïti, le seul où le personnel de réception ait appris l'espagnol.


Vedettes rapides ou petits avions, la cocaïne arrive d'un peu partout. Et pas toujours dans la discrétion. Ainsi dans l'extrême nord-ouest, près du Môle Saint-Nicolas, en octobre 2000. Un avion colombien atterrit sur une piste légèrement balisée, lesté de 400 kilos de cocaïne. Destinataire : la police locale qui attend l'appareil. Indiscrétion ? Calcul ? Informée, la population réclame sa part. Comme ailleurs, dans la Grande Anse ou près des Cayes un peu plus tôt, cela devient presque une habitude. La police ne veut pas partager un bien dont elle n'est que le transitaire. Les paysans organisent des barrages, récupèrent le pick up de la police... et la drogue. Craignant le pire, la maréchaussée prend la fuite. Abandonné par le pilote, l'avion est brûlé. Arrivent, quelques jours plus tard, des policiers anti-émeutes et des civils (pas colombiens, mais Port-au-princiens) chargés de récupérer ce qui peut l'être. Par la contrainte ou la négociation.


Le passage de la cargaison laisse quelques traces d'enrichissement local. Soit par paiement d'un pourcentage, soit par acheminement privé vers Port-au-Prince, par bateau, au milieu des chargements de charbon de bois. Plus sûr que les semailles en zone sèche... M. Michel Denizé, ex-chef de la police, aurait pu envoyer quelques-uns des quarante policiers spécialistes antidrogue. Ce ne fut pas le cas. Formée par l'ONU après la dissolution de l'armée, la police collabore en grande partie avec les mafias. Pourquoi, quand on est nommé à Miragoâne, petit port de toutes les contrebandes, ouvrir l'oeil pour 300 dollars par mois quand on peut les fermer pour dix fois plus ? Et se construire une grosse maison avec domestiques, génératrice électrique, s'acheter un véhicule 4x4...


Sauf dans la capitale où elle souffre durement de l'insécurité, l'attitude de la population demeure ambiguë. A Miragoâne, les trafics donnent de l'ouvrage à une partie de la population (transport, maquillage, faux papiers...) et assure l'approvisionnement du commerce informel. Au Cap haïtien, on trouve des spécialistes de la cache qui résiste aux investigations des douanes américaines.


Douloureux échec pour la communauté internationale : cette police a été formée par elle. Six mille hommes au départ, moins de trois mille aujourd'hui. Quelques révocations pour corruption avérée, sous la présidence de M. René Préval, mais surtout la réintégration de nombreux éléments de l'ancienne armée, routiers de la concussion et des basses besognes. Conséquence : beaucoup d'éléments sains s'en vont. La promotion formée à Régina, au Canada - une centaine d'officiers, comprenant un tiers d'Haïtiano-canadiens -, se disloque au contact des réalités du terrain, d'un pouvoir faible, de réflexes politiques claniques et d'un système judiciaire délétère. « Ordres aberrants de laisser faire, quand nous sommes appelés ; racket des gens arrêtés ; mutations imbéciles ; surveillance de résidences privées contre rémunération... Le contraire de ce que nous avions appris. Je gênais », lâche Gérard, l'un des derniers démissionnaires.


De policiers dans la rue, point ! On en trouve quelques-uns dans les commissariats. Un tiers se trouve dans les unités d'élite qui dépendent du Palais national. On peut aussi toucher son chèque tout en animant une des multiples officines de police privée. A défaut d'uniformes de la police nationale, les Port-au-Princiens peuvent rencontrer, au hasard des rues, des banques et des résidences haut de gamme, des nuées de miliciens armés. Pas le plus petit supermarché qui ne soit doté d'un homme plus une Uzi (4).


Justement, les stations-service-supermarchés, les banques, les sociétés d'import-export et surtout les résidences et les 4x4 de grand luxe se multiplient. Une petite partie de l'argent de la drogue s'investit ici (l'essentiel préfère les pays sûrs, notamment les Etats-Unis), les banques appliquant avec un certain laxisme la loi qui limite les transactions en liquide. L'argent facile et arrogant coule à Pétionville, mais pas dans les poches des marchandes et des employés de maison. Le bâtiment connaît, c'est vrai, un indiscutable essor.


La présence massive de l'ONU, après 1994, avait contribué à diminuer le rôle d'Haïti comme plaque tournante de la cocaïne. Mais la formation de la police ne s'est accompagnée ni de pas décisifs dans la justice, ni du décollage économique promis. Jamais un dealer ne reste bien longtemps en prison. Qui résisterait aux pressions des « narcos » ou à celles de quelques grandes familles ou de fractions corrompues de l'appareil d'Etat ? Les démêlés d'un sénateur CON-tésté (Famille Lavalas), suspect de trafic de drogue pour la justice américaine et de complicité d'assassinat en Haïti, apparaissent au grand jour. Via une partie de la police, la drogue touche d'autres élus.


Par l'emploi créé, les sommes en jeu (même localement), les liens avec d'autres formes de contrebande, l'intéressement inattendu de populations locales, le blanchiment, le financement indirect d'une partie de la vie politique, le développement du bâtiment au profit de la grande bourgeoisie, la drogue devient un secteur majeur de la vie économique locale. Plus lucratif sans doute que l'exportation d'oeuvres d'art appréciées dans le monde entier ou celle de produits montés dans la zone portuaire, où les rares industriels doivent s'équiper de chiens antidrogue spécialisés, pour éviter les surcharges intempestives ajoutées à leurs conteneurs.


Le vaste programme de développement annoncé pour 2004, bicentenaire de l'indépendance, se heurte pour l'instant aux sanctions internationales. Faute d'un soutien massif au développement, incluant notamment une transformation des rouages de l'Etat, comment Haïti renoncerait-il aux dividendes ina vouables de la drogue ? Port-au-Prince dispose, pour rappeler son existence au géant voisin qui le méprise, de si peu de monnaie d'échange : la drogue, les boat people et, sur place, la solidarité possible de la communauté noire.


Un traité concédé par le président Préval en 1997 donne aux forces spécialisées des Etats-Unis toute possibilité d'intervention dans les eaux territoriales et l'espace aérien haïtiens. Sans restriction aucune. Mais les gardes-côtes américains manifestent autrement plus de zèle à l'égard des boat people, il est vrai passablement poussifs, que des vedettes rapides venues de Colombie. La CIA dispose d'agents, à l'intérieur de la police partiellement formée aux Etats-Unis. La frontière dominicaine, où stationne une unité locale spécialement entraînée, n'arrête ni le flux migratoire (100 à 200 Haïtiens par jour), ni le transit de la « poudre » des havres haïtiens aux ports dominicains.


Haïti n'a pas obtenu pour 2000 le certificat de bonne conduite délivré annuellement par le gouvernement américain. Sans pour autant figurer sur la liste des « narco-Etats ». La nouvelle administration républicaine, hostile à l'intervention de 1994 qui rétablit le président Aristide et peu préoccupée de développement, pourrait franchir ce pas. Haïti ? Un bouc émissaire idéal qui masquerait l'inconséquence des Etats-Unis à mener de pair lutte antidrogue et libre-échangisme forcené.
Une situation qui n'exonère pas la seconde mandature du président Aristide d'une inversion dans les ten dances lourdes au sein de sa police. A lui de redonner un sens à ses missions : la garantie des libertés et la lutte contre la pègre. Coïncidence ? Les douaniers de Miami paraissent, depuis janvier 2001, mieux renseignés (5) : les prises dépassent nettement les résultats antérieurs.
On peut pourtant le craindre : les paysans de Port-de-Paix et les dockers de Miragoâne peuvent espérer garder leur emploi ou attendre les dollars tombés du ciel. Et les seigneurs d'El Rancho, connus de tous, leur place au bord de la piscine.