C'est dans le studio Jean-Pierre-Ronfard que se déroulait vendredi le premier enregistrement devant public de la Nouvelle Télé communautaire de Montréal, une création du Nouveau Théâtre expérimental. Désirant donner une voix aux communautés marginalisées, l'équipe de la NTCM accueillait chaleureusement des ambassadeurs de la communauté haïtienne sur son plateau de fortune en direct du théâtre Espace Libre.
Les deux instigateurs et animateurs de l'événement, Pépé (Daniel Brière) et Rocco (Alexis Martin), inauguraient par le fait même leur série Plein Feux sur... qui fera également la lumière sur les communautés vietnamienne et bulgare de Montréal.


Pour la soirée à thématique haïtienne, nos deux compères nous auront tout d'abord offert le café avant de nous inviter sur le plateau aménagé pour l'occasion. Leur typique décor de télévision à budget limité vaut d'ailleurs à lui seul le déplacement. L'escabeau y côtoie la trousse de premiers soins, les fils de caméra s'embrouillent sur le sol et quatre fauteuils hideux sont installés sur une petite scène centrale revêtue pour l'occasion d'une feuille de contre-plaqué. Deux caméras munies chacune de l'antique ampoule rouge surplombent les gradins. Dans un coin, un petit aménagement cuisine, un distributeur d'eau. Dans l'autre, un synthétiseur Casio relié à une console douteuse. Un régisseur arpente la scène, vérifiant accessoires et moniteurs. Pépé et Rocco discutent de la pluie et du beau temps en faisant des white balance avec des feuilles mobiles. L'ambiance est cool comme dans le mythique film Hair.


Avec ses faux pépins techniques, ses questions creuses, ses lieux communs, son côté broche à foin et son hypocrisie déguisée en compassion, la Nouvelle Télé de Daniel Brière et Alexis Martin offre une critique délicieuse du milieu communautaire. Mais la grande force de la soirée d'ouverture revient certainement à Didier Lucien et Angelo Cadet pour leur habile juxtaposition des travers exaspérants et attachants de l'être humain. Coordonnateurs de la soirée haïtienne, ils nous auront fait rire de bon coeur de nos exubérances communes, mais surtout, ils nous auront réappris à nous émerveiller devant nos différences, une chose que le multiculturalisme tend malheureusement à faire disparaître.


Entre le discours théorisant du professeur émérite Lucien Didier (Didier Lucien, formidable de retenue), l'exaltation d'une linguiste créole portée sur l'animation de foule (Joujou Turesnne), les recettes d'une angel mama (Mireille Metellus), la danse électrisée d'une ancienne idole sur le retour (Angelo Cadet) et l'insupportable musique de monsieur Pierre (Frédéric Pierre), une Haïti étrangement inexplorée pointe. L'Haïti cliché. Celle de la chemise en satin, de la robe à fleurs et du chauffeur de taxi. Mais le rideau tape-à-l'oeil nous permet de regarder par la brèche dans le tissu. De l'autre côté, c'est tout un univers qui palpite. Pour la première fois, il m'a semblé qu'un véritable pont pouvait se construire entre deux solitudes parmi toutes les autres. Nous allons vous faire rire, oui, mais nous sommes juste derrière.


Et la discussion absurde autour de la nomenclature de la banane plantain menait à la dégustation collective d'un riz dion dion tout comme l'extravagante démonstration du créole se soldait par la lecture sentie d'un poème de Georges Castera. Finalement, à tant rire, on en a la gorge nouée lors de l'hymne national de la toute fin. On a surtout envie de rester toute la nuit encore, question d'améliorer son Konpa de Port-au-Prince en bonne compagnie.
Jade Bérubé
La Presse
Collaboration spéciale