J?ai aimé l?idée d?une année Dessalines. Mais, pour exorciser totalement l?interdiction de prononcer son nom qui a duré presque cinquante ans après son assassinat, une décennie Dessalines ne serait pas de trop. On prétendait effacer jusqu?à son souvenir. Et n?était-ce le geste de reconnaissance historique de Salomon Jeune à la Cathédrale des Cayes, l?omerta aurait duré encore plus longtemps. Heureusement que depuis l?adoption de la Dessalinienne comme hymne national, il y a cent ans, sa réhabilitation n?a jamais été remise en cause. Et même ceux d?entre nous qui manifestent leur préférence pour d?autres ne lui disputent plus la première place parmi nos Héros.


Autrefois, les écoliers qui utilisaient la Méthode de lecture faisaient très tôt la connaissance de l?Empereur. La Méthode était avec le Syllabaire deux ouvrages très populaires pour initier à la lecture. Les écoles congréganistes utilisaient la Méthode et les autres le Syllabaire. Je ne me suis jamais expliqué très bien les raisons de cette différence.
À côté des exercices de lecture très simples (du pe-tit sa-lé, la ro-be de ma-man, le cu-ré a bé-ni le jo-li bé-bé, etc), la Méthode alternait de courts poèmes, de petits textes d?histoire, des pensées morales et des anecdotes. Ce qui permettait au professeur de nous initier progressivement à des lectures plus avancées. J?aimais particulièrement l?une qui mettait en scène un petit garçon, un chien, un officier français, Dessalines et Rochambeau. Le petit garçon promenait son chien quand l?officier l?interpella : « Dis donc, il est joli ton chien.
Comment l?appelles-tu » ? Devant son silence, l?officier lui demanda : « Il ne s?appelle pas Rochambeau, par hasard ». « Oh non, répondit le garçon. J?aime trop mon chien. «Dessalines, alors, insinua l?officier ». « Pas du tout, continua le garçon, j?aime trop Dessalines. »
Chaque fois qu?il retrouvait un nom de héros, le professeur l?écrivait au tableau, nous invitait à compter le nombre de lettres et à distinguer les voyelles des consonnes. Je me rappelle que, pour Pétion, Dessalines, Gabart, l?exercice était facile. Mais, pour Yayou c?était un peu plus compliqué. La raison, c?est que je n?arrivais pas à considérer la lettre y comme une véritable voyelle. Et encore moins d?accepter qu?un nom propre puisse être formé uniquement de voyelles. Aujourd'hui encore, dans toutes les langues qu?il m?arrive d?approcher, je cherche presque inconsciemment les mots composés uniquement de voyelles.


Dans la vie de tous les jours me reviennent très souvent en échos certaines phrases du professeur, lesquelles étaient en fait des réminiscences de déclarations de l?Empereur. « L?état de vigilance permanente ». L?importance des paysans dans la vie de la nation. Pour l?Empereur, les piliers réels de la nation ne se trouvent pas dans les villes. D?où la consigne : « Au premier coup de canon, les villes disparaissent et la nation est debout ». Quand les villes disparaissent, il reste les campagnes. Il reste les paysans. Il reste la nation. Par conséquent, pour que la nation soit debout, il faut que les paysans le soient aussi.


Le message de l?Empereur est fondamentalement un message pro-paysan et pro-démuni. Ce qui revient au même. Du temps de Dessalines comme au temps d?aujourd?hui. Il n?y a pas de message plus actuel que celui-là. Et deux cents ans ont passé. Dessalines, c?est l?autorité de l?État. C?est le sens des responsabilités poussé au paroxysme. C?est le leadership personnifié. De l?annulation des baux à ferme au massacre des Français en passant par la vérification des titres de propriété et le contrôle de leur validité, Dessalines a tout endossé. Le massacre des Français ? Il le revendique comme un crime d?État nécessaire. À la manière de la guillotine en France de Louis XVI et de Marie-Antoinette.


La vérification des titres de propriété ? Dans cette entreprise, il est animé d?un profond sentiment d?équité vis-à-vis des masses paysannes démunies. Pas d?égalité, mais d?équité. Il décrète au départ que la propriété appartient à la nation haïtienne. Il intensifie alors la lutte contre la corruption, la fraude, le trafic et la falsification des titres de propriété. Tantôt il menace « Prenez garde à vous, nègres et mulâtres ! ». Tantôt il s?indigne : « Nous avons fait la guerre pour les autres ».
« Gabart, tiens prête la 4e demi-brigade. Après ce que je viens de faire dans le Sud, si les citoyens ne se soulèvent pas contre moi, c?est qu?ils ne sont pas des hommes. »
Il s?y connaissait en hommes, l?Empereur. Et il savait que ses anciens compagnons d?armes n?étaient pas des enfants de ch?ur. Lui non plus d?ailleurs. Il se savait en danger. Mais, il ne comptait pas se laisser faire. Si besoin est, il utilisera Gabart et la 4e. Mais il était trop tard.
Il était allé dans le Sud pour combattre la corruption et la contrebande. Il a fait brûler des tonnes de campêche destinées à l?exportation illégale. Il a fait confisquer de nombreuses propriétés dont les titres jaunis paraissaient très anciens. Mais qui ne passaient pas le test du reniflement. (L?Empereur reniflait les titres. S?ils sentaient la fumée, c?est qu?ils étaient faux). Les faussaires étaient exécutés. Ou jetés en prison.
Cette tournée dans le Sud a été sa dernière. Il sera assassiné peu après. Il a été assassiné, entre autres, parce qu?il voulait donner « l?investiture sociale » aux masses paysannes démunies. Mais, en langage d?aujourd?hui, c?est aussi parce qu?il voulait instaurer la bonne gouvernance. Eh oui ! La bonne gouvernance. L?Empereur était une personnalité complexe. Nos dirigeants peuvent encore apprendre beaucoup de lui.
par Ericq Pierre Rochasse091@yahoo.com