Après les restaurants de fortune, les barbecues de poulets, les laveurs d'autos, les prostituées, les marchands ambulants de nourriture... arrivent aujourd'hui, au Champ de Mars, les marchands de pèpè (vêtements usages), de chaussures usagées et de quincaillerie. Pauvre Champ de Mars !
« Non satisfaits d'être au fond de l'abîme, nous continuons à creuser »: c'est le cri de désolation d'un natif de la rue Capois, au Champ de Mars, parodiant cette phrase qui témoigne du mal-être haïtien. Quand il regarde l'état lamentable de cette place publique, dédiée aux héros de l'indépendance, et l'occupation de l'environnement immédiat du Rex Théâtre, l'unique salle de spectacle de la capitale haïtienne, cet octogénaire ne peut s'empêcher de verser des larmes. Le Champ de Mars de janvier 2007, aux yeux de ceux-là qui ont vécu il y a cinquante ans, est l'un des signes majeurs du dépérissement des valeurs en Haïti.
Le Rex Théâtre, souffre-douleur de cette anarchie
Les trottoirs bordant les locaux du Rex ne servent, depuis un certain temps, qu'à l'extension du commerce dans l'aire du Champ de Mars. On y retrouve des marchands ambulants de nourriture, les dortoirs des enfants et des délinquants de rue, les étals pour des vendeurs de boissons fraiches et alcoolisées. Maintenant, aussi, des espaces de vente de quincaillerie (miroirs, plumes, matériel de bureau, porte-clés, lampes de poche, etc.)
Mario Célestin, un des responsables du Rex Théâtre, dans une interview exclusive accordée au journal, explique qu'à plusieurs reprises, ils ont été voir le commissaire de Port-au-Prince en charge du corps des pompiers, voisin du Rex, pour voler à leur secours. « Les policiers interviennent quand il y a des spectacles, rapporte M. Célestin. Il y a environ un mois, ils ont chassé tous les occupants des trottoirs du Rex, poursuit-il, mais les marchands sont revenus tout de suite après ».
Par ailleurs, M. Célestin nous confie avoir rencontré récemment des responsables du ministère de la Culture et de la Communication sur ce dossier. Ces derniers, indique M. Célestin, ont promis d'user de leur influence pour sauver l'image du Rex, qui reste un outil important au service de la culture en Haïti.
Toutefois, cette nouvelle image plantée devant le Rex lui fait perdre de sa clientèle. « Maintenant, il y a moins de gens à vouloir organiser de grands spectacles au Rex vu le désordre qui règne dans son environnement », se plaint M. Mario Célestin.
Cette déchéance accélérée de la place des Héros de l'Indépendance prend effectivement chair, en grande partie, en face du légendaire Rex Théâtre et s'étend sur la Place des artistes, reconvertie en place de poulets boucanés. Là, des générations d'artistes haïtiens de renom ont reçu leur consécration. Théodore Beaubrun (Languichatte), Ansy et Yole Dérose, Martha Jean Claude... se sont fait un nom au Rex Théâtre. Le pauvre Champ de Mars se dégrade. Se meurt. Sous l'oeil témoin du ministère du Tourisme, du ministère de la Culture, du Palais national, du ministère des Travaux publics...
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Un exutoire à la misère...
D'autres places publiques de la zone métropolitaine sont prises d'assaut par des jeunes des deux sexes. En proie à la misère, la prostitution est leur planche de salut.
Maryse a 19 ans. Mesurant 1 mètre 65 pour 50 kilos environ, elle escalade tous les soirs les murs invisibles érigés par la misère afin de vendre ce qu'elle a de plus cher : son corps. A l'issue de bagarres avec d'autres filles, elle a désormais son bout de trottoir non loin de la « Place des Artistes », en face de la Caserne des Pompiers. Une place publique squattée, défigurée qui sert aussi de lieu de passe. Les dizaines de préservatifs utilisés et éparpillés sur le sol comme des trophées de mâle viril en pleine affirmation en attestent.
Sur fond d'un hit rap vomi par les speakers d'un buvetier vendant des boissons aux vertus aphrodisiaques, Maryse s'éclipse. Un client la sollicite. Tout sourire, elle susurre quelques mots à l'oreille de cet homme d'âge mûr. Après ce conciliabule, elle le suit et grippe dans sa voiture garée à la rue Magloire Ambroise. Elle revient au bout d'une demi-heure.
Vite fait, bien fait, explique-t-elle sans trop se moquer de cet habitué généreux qui souffre d'éjaculation précoce. « Il a voulu faire ça dans sa voiture dans une rue obscure tout près de l'OAVCT », raconte-elle à une copine sous le regard envieux d'un jeune homme portant un jeans de couleur blanche.
En plein papotage, elle laisse soudain ses amies pour sauter au coup d'un jeune homme habillé avec soin qui fait son entrée comme une star de cinéma. Papouche n'est pas un client, mais un jeune homosexuel avec qui Maryse avait galéré avant de gagner ses galons dans la jungle du Champ de Mars. A l'arrivée de Papouche, le jeune homme qui porte le jeans s'en va. La compétition est féroce.
Maryse et Papouche se retirent, se parlent, se touchent, rient. Leur bonne humeur fait presque oublier la précarité socioéconomique qui les ont conduits à la prostitution. Expressions d'une forme de « schizophrénie sociale », ces jeunes, s'organisent, survivent.
« Lorsque je me fais dix clients à 150 gourdes, je remercie le ciel. J'obtiens de quoi payer mon écolage et apporter à manger chez moi », confie Maryse.
Maryse qui rêve de devenir secrétaire devient sombre. Elle évoque avec une pointe de tristesse le cas de Papouche qui est plus qu'un frère. Ce dernier refuse de se protéger depuis que des préservatifs s'étaient déchirés lors de précédents rapports homosexuels.
A un jet de pierre du Palais National, certains de ces jeunes sont sous la coupe réglée de proxénètes. Des fiers à bras à la gâchette facile qu'il ne faut pas contrarier. L'entente « pute-flic-gangster » n'est pas seulement le fruit de l'imagination de romancier créatif. Elle est réelle.
Oubliés, les prostitués des deux sexes, hormis les campagnes de sensibilisation sur l'utilisation des préservatifs réalisées par des organisations non gouvernementales, exercent le plus vieux métier du monde sans encadrement sanitaire. La direction de défense sociale de l'IBESR n'a pas les moyens de réguler ce secteur. La prise en charge des prostitués, l'inspection des cabarets ne sont plus de mise. Pourtant, les sites où s'exerce le commerce du sexe pullulent dans la zone métropolitaine.
Selon certains travailleurs sociaux, l'Etat doit faire preuve de pragmatisme en définissant une politique de réhabilitation de l'exercice de ce métier. Une telle initiative aura le mérite de limiter les problèmes de santé publique qui y sont liés, même si il est prouvé que les prostitués ont des comportements sexuels de plus en plus responsables face aux MST.
Le nombre de jeunes des deux sexes qui s'adonnent à la prostitution est sans conteste un indicateur fiable de la précarité socioéconomique du pays. Comme Maryse, ils cherchent tout simplement un exutoire à la misère.
Pauvre Champ de Mars ! Pauvre Port-au-Prince !