A Cité Soleil, le taux de séroprévalence du VIH/SIDA avoisine 5,2%. Les femmes, spécialement celles qui vivent dans cette zone réputée de non-droit, subissent quotidiennement des abus sexuels. Compte tenu de la proportion croissante de cette infection enregistrée chez les femmes, la transmission verticale est devenu un problème de santé majeur.
Pour contribuer à la diminution de cette transmission, Médecins du Monde Canada avec l'appui de l'ACDI/DAI s'est implanté dans la zone avec un programme orienté vers la prévention de la transmission du VIH de la mère à l'enfant (PTME) au centre hospitalier Sainte Catherine de Labouré. Ce, depuis cinq ans.
Bien que les conséquences des conflits armés frappent les communautés dans leur ensemble, elles affectent les femmes et les filles du fait de leur statut social et de leur sexe. Une déclararation de la Commission de l'ONU sur cet aspect a reconnu que la vulnérabilité de cette catégorie face au Sida est liée au manque de pouvoir de décision des femmes par rapport à l'utilisation de leurs corps.
La violence est un facteur important de propagation du VIH/Sida dans le monde ; les conflits armés constituent l'occasion idéale d'agression sexuelle des femmes et de leur contamination. Cité Soleil, quartier marginalisé, présente un tableau plutôt sombre de la réalité. Des affrontements quasi-quotidiens créent un climat de terreur sans précédent.
Qu'il s'agisse d'éducation, d'alphabétisation, de santé, de propriété et d'accès à l'eau potable : domaines-clés sans lesquels il serait difficile de réaliser, l'émancipation, les femmes continuent d'être victimes d'un système patriarcal, dont la portée s' est accrue par l'absence de mesure de justice sociale.
Les femmes de Cité Soleil face au VIH/SIDA
Il est 5 heures 30 du matin et Lisette est déjá reveillée. Une longue journée l'attend. Elle se rend à la Croix-des-Bossales pour s'approvisionner en nourriture et emmener ses enfants à l'école. Après avoir terminé les corvées quotidiennes de la maison, une visite au Centre Sainte Cathetrine de Labouré (CHOSCAL) s'impose. Enceinte de 4 mois, elle effectue sa première visite de consultation prénatale (CPN) à l'hôpital. Reçue par le personnel de Médecins du Monde en CPN, elle effectue un test. Selon plus d'un, elle vient de poser un acte important. Celui d'acquérir des informations sur son statut sérologique (situation oblige). Dans quelques mois, elle donnera naissance à son sixième enfant.

Lisette habite Bélékou, l'un des trente quatre quartiers de cité soleil, du vaste bidonville de Port-au-Prince situé à l'entrée nord de la capitale, et où les conflits armés ont occasionné de nombreuses victimes durant ces trois dernières années . Cette pauvre mère de trente-six ans découvre, après un counselling post-test, qu'elle est séropositive. Elle garde au plus profond d'elle ce grand secret par crainte d'être maltraitée, abandonnée ou tuée par son mari qui est un chef de gang.
Les femmes, premières concernées, taisent leur situation quel qu'en soit le prix, quitte à contaminer quelqu'un d'autre, par honte et peur de la stigmatisation et de la marginalisation, Lisette s'engouffre dans son mutisme. Les constats d'hommes séropositifs qui ont contractés mariage avec des partenaires saines sont nombreux. L'inverse aussi. Et dans les deux cas, le désespoir qui en découle pour leur partenaire est immense.
Les observations ont mis en évidence que l'homme contribue plus à la propagation de la maladie que la femme. Ce qui met en relief le caractère dangereux des violences sexuelles et montre comment elles favorisent la contamination.
Une autre forme de violence se traduit par les contaminations intentionnelles. Des séropositifs, qui ne s'ignorent guère, entretiennent des relations sexuelles avec des partenaires maintenues dans l'ignorance totale de leur état sérologique. Les milieux pauvres sont les plus exposés à ce genre de situation.
Un travail assidu et lourd de conséquence
Informer une patiente de sa séropositivité peut causer des dommages inimaginables à Cité Soleil. Le poids de la mentalité y joue un rôle de premier plan. Comme tant d'autres femmes, le mari de Lisette la frappe continuellement. Pour un mot jugé de trop, des giffles et des coups de poing s'avèrent des correctifs.
Du coup, Lisette se questionne sur les multiples relations entretenues par son mari et fonde en un torrent de larmes. Dépendante économiquement du conjoint, elle n'ose pas négocier sa relation sexuelle. A priori, l'utilisation d'un condom ne fait pas partie du cas de figure. Le préservatif est réservé aux trotteuses. Du moins, c'est l'avis de son mari.
De l'espoir...
Malgré tout, femme de tête et de coeur, Lisette ne s'avoue pas vaincue. Subtilement,elle garde contact avec le personnel médical du CHOSCAL. Une infirmière de MdM lui administre des Antirétroviraux . Les ARV s'attaquent directement au VIH, ce qui permet au système immunitaire de continuer à fonctionner et de venir à bout de la plupart des infections opportunistes, grâce à une collaboration du centre GHESKIO qui fournit ces médicaments.

Au bout de plusieurs semaines, Lisette donne naissance à un garçon à l'hôpital. Avant les soixante-douze heures, on a administré au nouveau-né une dose de Névirapine ou AZT. Ce médicament réduit les risques de contamination. Les femmes enceintes, en couches ou qui allaitent sont particulièrement vulnérables du fait de leur situation. En période de conflit armé, le taux de mortalité des femmes s'accroît bien souvent à des proportions effrayantes. Il faut signaler que, dans certains cas, les mères imbues de leur séropositivité sont obligées d'allaiter leurs bébés afin d'éviter le courroux de leurs maris ou compagnons.

Or, lutter contre le sida exige, avant tout, une bonne capacité organisationnelle et opérationnelle. Elaborer des programmes de prévention, cibler les catégories à risque et prendre en charge les victimes du sida sont les objectifs fixés par Médecins du Monde en Haiti. Autrement dit, les patients ont accès à un soutien médical et psychosocial. Un groupe ad hoc est mis sur pied. Il est composé notamment d'un médecin gynécologue, d'une infirmière, deux auxiliaires-infirmières, d'une travailleuse sociale, d'un psychologue et de cinq agents de santé.
Cependant, dans l'état d'extrême pauvreté qu'évoluent les femmes à Cité soleil, un appui technique ne saurait permettre à MdM d'atteindre pleinement ses objectifs. De ce fait, à travers son programme de PTME, le personnel de Médecins du monde procède chaque deux semaines à la distribution de rations alimentaires et de lait artificiel pour les nouveaux-nés aux familles nécessiteuses au cours des réunions du groupe d'appui psychosocial.
Un réseau d'agents de santé composé de femmes séropositives intervient dans la prise en charge des patientes. Leurs attributions consistent à effectuer des visites domiciliaires. Servant de lien entre les personnes vivant avec le VIH/SIDA et MDM. Plus d'une centaine de femmes bénéficient de ce programme. En plus, un centre de dépistage volontaire (CDV) dessert à présent toute la population de Cité Soleil dans le but de prévenir les IST ainsi que le VIH/SIDA.

En dépit de tout, ces femmes ne doivent pas simplement être perçues comme des victimes de conflit armé. Elles assument aussi un rôle-clé en assurant la survie de leur famille durant ces périodes de troubles. Par ailleurs, Médecins du Monde Canada demandent au gouvernement haïtien de donner la priorité à la question de la violence contre les femmes, de faire comprendre que cette violence est à la fois une cause et une conséquence de la propagation du VIH/SIDA et d'en tenir compte dans la stratégie nationale pertinente; et d' encourager des campagnes nationales de sensibilisation et d'éducation afin de favoriser l'évolution des attitudes sociales et culturelles face au rôle de chaque sexe et d'éliminer les types de comportement qui engendrent la violence.
Source: Le Nouvelliste