Ou les misères des soins de santé en Haïti
Grande lectrice du journal Le Nouvelliste dont elle recevait trois (3) exemplaires chaque jour du lundi au vendredi, Adeline, que j'ai vue se marier avec Péguy et donner naissance à leur fils Ralph, est morte le dimanche 10 juin dans des circonstances troubles. La cause de son décès : éclampsie non diagnostiquée et confirmée par autopsie, ou pneumonie bactérienne réveillant un diabète méconnu, latent ou choc sceptique ?
Elle était, depuis 2000, une amie avec qui j'entretenais des relations de travail. Agée de 32 ans, elle avait le goût de vivre, de se cultiver, de se former pour changer éventuellement d'emploi, de donner naissance à un deuxième enfant. Elle avait promis de fermer définitivement la vanne de la reproduction après la deuxième grossesse pour, bien sûr comme toutes le femmes de son âge, laisser ouverte celle du plaisir.
Je compatis à la douleur de sa famille et je présente mes plus sincères condoléances aux parents.
Cette mort, que je peux appeler Ma mort en ce qu'elle me rappelle ma fin dernière et nos relations de proximité, appelle quelques considérations. Elle permet de soulever un certain nombre de questions qui sont, peut être, déjà posées en d'autres termes mais qu'on gagne toujours à agiter toutes les fois qu'on se rend compte que les réponses tardent à venir.
1. Le comportement des médecins
Trois (3) médecins, peut-être brillants hommes et femmes d'affaires, sont impliqués dans ce « cas » qui, manifestement, a été traité avec une insoutenable légèreté. Ils ont sous-estimé et sous-évalué les risques et, devant la catastrophe imminente, ils se sont éclipsés. Il est inutile de chercher à préciser le nombre de femmes décédées par manque de soins adéquats sans que l'opinion publique ne s'en émeuve, sans que les collègues n'aient pris une position claire sur la pratique des soins de santé en Haïti. Seule la position sociale de Adeline Laborde Toussaint a pu permettre de crier au scandale et de demander des comptes. Il y a un laxisme que ne peuvent justifier ni la précarité des ressources ni le besoin de faire fortune rapidement sur la détresse des gens. Un médecin, conscient, responsable, réfère très vite, sans hésitation, une patiente à un collègue dont la compétence est établie, reconnue.
2. Les cliniques « borlette »
Le secteur socio-culturel se « borlettise » en Haïti de manière sûre et progressive : l' école, le collège, le centre professionnel, le centre de santé, l'université, l'hôpital, la pharmacie, la « clinique ».... Les cliniques, établissements de soins privés, champignonnent pour répondre, tant bien que mal, à la demande croissante d'une population aux abois, en quête de soins, face à l'Etat incapable de s'adapter à la demande et de superviser, de manière régulière et sérieuse, les cliniques autorisées à fonctionner. Il devient alors relativement facile d'exploiter l'ignorance et la naïveté des gens qui s'en remettent au « spécialiste » pour se soigner.
3. La formation des médecins
Comment devient-on spécialiste en obstétrique et gynécologie actuellement en Haïti ? En dépit de mon ignorance, la question est entière et demeure posée. Voila un bon sujet de réflexion pour les responsables de l'enseignement supérieur en Haïti, et particulièrement pour le rectorat de l'Université d'Etat d'Haïti qui, il n'y pas longtemps, avait le monopole de la formation de médecins. Il a été enregistré une augmentation croissante du nombre de facultés de médecine et par conséquent du nombre d'étudiants en médecine. La population, de manière légitime, se pose une question angoissante : cette augmentation, sans planification, ne s'est elle pas faite globalement au détriment de la qualité ?
4. L'absence d'un hôpital de référence

L'Hôpital de l'Université d'Etat d'Haïti devrait être à la fois un hôpital général et universitaire. Il est général, non pas parce qu'il doit accueillir les pauvres, les misérables, le petit peuple et ses fils, les masses populaires, etc. en grand nombre selon la terminologie à la mode, mais parce qu'il offre tous les services dans tous les domaines de la médecine. Il est aussi universitaire parce qu'il est bien équipé, bien pourvu en ressources de toute sortes pour pouvoir être la référence, c'est-à-dire là ou le malade atterrit en cas de non résultat ailleurs, dans une clinique privée avec lits par exemple. Un tel hôpital public en fonctionnement accueillerait volontiers Adeline Laborde Toussaint qui pourrait en ressortir bien vivante avec sa progéniture dans ses bras, heureuse que sa pathologie ait pu servir à la formation initiale ou continue des médecins en herbe ou confirmés. Et pourtant, que de CRIS ont été poussés dans l'enceinte de cet hôpital !!!

5. L'absence d'un ordre des médecins
Il y a l'Association Médicale haïtienne préposée, en théorie, à la défense des intérêts immédiats de ses membres, des intérêts corporatifs. Je ne suis pas sûr qu'elle est armée pour défendre leurs intérêts stratégiques. Elle ne fonctionne pas non plus comme un ordre qui assure la discipline de ce groupe de professionnels et la protection du public contre certaines erreurs impardonnables et monumentales de certains de ces membres. Si, dans le passé, ces derniers étaient sanctionnés négativement, des médecins afficheraient un autre comportement attendu de professionnels incontournables dans notre société qu'ils ne doivent pas mettre en danger, vu le statut privilégié qui est le leur. A ce titre, cette association de médecins devrait prendre position ouverte, publique sur tous les grands problèmes de santé publique ayant une incidence sur la pratique erronée de ses membres.
6. La multidisciplinarité
Pourquoi les trois médecins ne se sont-ils pas donné rendez-vous au chevet de Adeline Laborde Toussaint puisqu'ils font partie de l'équipe de la clinique ? Ils ont adopté un fonctionnement en tiroir, ils ne travaillent pas vraiment en équipe dans une multidisciplinarité bien comprise. On doit former une équipe non seulement pour construire et équiper une clinique, pour fixer les honoraires mais surtout - et ce qui est de loin le plus important - pour le diagnostic en commun, l'examen en commun d'un malade de la patiente Adeline Laborde Toussaint. Il n'y a aucun mal à reconnaître son impuissance, son incompétence devant ce cas difficile et à solliciter la lumière d'un ou de collègues pour, ensemble, essayer de trouver la solution optimale allant dans la préservation de la vie de Adeline Laborde Toussaint et de son enfant.
7. L'impunité
La situation d'impunité généralisée ou la mentalité qui veut que personne n'est responsable en Haïti ; la solidarité mal comprise entre collègues rivaux, « Kase fey kouvri sa » ; aucune poursuite intentée contre des médecins fautifs ; aucune condamnation publique pour erreurs médicales : tout cela n'incite pas à responsabiliser les médecins et les responsables de la santé publique qui agissent dans un cadre très peu contraignant.
8. La situation actuelle
Elle est marquée par:
- l'existence de nombreux établissements de soins privés avec ou sans le contrôle de l'Etat, c'est-à-dire du ministère de la Santé publique ;
- l'existence d'une médecine à plusieurs vitesses : en témoigne le prix des consultations qui varie énormément d'un médecin à un autre. Quelle était la vitesse de la médecine qui était offerte à Adeline Laborde Toussaint ? De quelle médecine Adeline Laborde Toussaint avait-elle besoin ?
- l'existence simultanée d'une médecine haïtienne subissant la concurrence d'une médecine étrangère : cubains, médecins sans frontières, MINUSTAH, ONG, etc. Avec une dévalorisation de la première et une affection particulière pour l'étranger. Et si Adeline se faisait suivre par un médecin cubain ou un médecin étranger des Cayes ? La norme désormais, si on veut avoir des soins de qualité, est-elle de se rendre en République dominicaine, à Cuba et en Amérique du Nord ?
- le renvoi, la marginalisation officielle de nos meilleurs médecins, professionnels chevronnés, pour faire place nette aux tenants de l'idéologie du nivellement par le bas au nom d'une promotion sociale pervertie;
- l'absence d'une assurance-maternité pour les travailleuses;
- le dysfonctionnement du système national de santé publique.
En conclusion...
Le ministre de la Santé publique est interpellé et, à travers lui, tous les décideurs. Comme gynécologue/obstétricien, comment conçoit il qu'une jeune femme, suivie par son médecin pendant sept mois de grossesse, meure par suite de non-assistance efficace à personne en danger ? Espérons fortement que le bruit fait autour de ce cas épargnera à nos femmes enceintes de vivre les malheurs de Adeline Laborde Toussaint.
Que son âme repose en paix !
Source: Le Nouvelliste