Le 16 juillet 1054, le représentant du pape dépose à Sainte Sophie une bulle (Bulle : une pièce de plomb comme celle-ci, aussi appelée "bulle", servait à sceller les écrits du pape, d'où le nom de "bulle pontificale" donnée à ces écrits) d'excommunication contre le patriarche de Constantinople.
De cette péripétie secondaire, une tradition historique tardive fera le point de départ de la scission entre chrétiens d'Orient et d'Occident. Il s'agira en fait pour les Occidentaux de se dédouaner du sac de Constantinople, 150 ans plus tard.
Premières rivalités
Les premières rivalités entre l'église de Constantinople et celle de Rome remontent à Charlemagne, 250 ans plus tôt.
- Le clergé de rite grec est attaché à l'empereur romain d'Orient ou empereur byzantin. Il est soumis au patriarche de Constantinople.
- Le clergé d'Occident, de rite latin, est quant à lui plus ou moins attaché à l'évêque de Rome. Celui-ci, aussi appelé pape (d'un mot gréco-latin qui signifie père ou patriarche), jouit d'un prestige particulier en sa qualité de successeur des apôtres Pierre et Paul, premiers pasteurs de la communauté chrétienne de Rome.
Les querelles entre Orientaux et Occidentaux se multiplient mais sans revêtir de caractère dramatique. Dès l'époque de Charlemagne, on dispute du Filioque : le Saint Esprit, troisième personne de la Sainte Trinité, procède-t-il «du Père et du Fils» (thèse occidentale) ou «du Père par le Fils» (thèse orientale) ! On se querelle aussi sur...le port de la barbe par le clergé, surle célibat des prêtres ou encore sur la nature du pain consommé à Pâques: doit-il être normal, comme le pensent les Orientaux, ou azyme (sans levain) ? Au total, pas de quoi fouetter un chat.

Aux VIIIe et IXe siècles, l'empire romain d'Orient est troublé et affaibli par la querelle des images ou «iconoclasme» ( *), querelle qui passe par-dessus la tête des Occidentaux. La conversion au christianisme du roi ou khan des Bulgares Boris 1er, est une première véritable pomme de discorde entre Rome et Constantinople. Ce roi barbare, dont les terres sont prises en tenaille entre l'empire carolingien de Louis le Germanique et l'empire byzantin de Michel III l'Ivrogne, se fait finalement baptiser par le patriarche Photius en 865.
Un siècle plus tard, l'empire byzantin atteint son apogée avec Basile II,maître tout-puissant deConstantinople de 976 à sa mort, en 1025. A la fin de son règne, l'empereur demande au pape de reconnaître l'autorité du patriarche oecuménique de Constantinople. Refus net et fâcherie de part et d'autre.
En 1048, enfin, est élu à Rome le pape Léon IX, initiateur de la grande réforme grégorienne qui va revitaliser l'église d'Occident. Le 18 juin 1053, l'armée pontificale est battue par les Normands de Robert Guiscard à Civitate, sur le Fortore. Lesdits Normands, qui ont envahi l'Italie du Sud, battent aussi la même annéeune armée byzantine. Il s'ensuit un échange de courriers entre Rome et Constantinople sur l'attitude à tenir dans les évêchés de cette région, les uns de rite grec, les autres de rite latin...
Malentendu
Le pape envoie une ambassade à Constantinople en mars 1054 pour en parler avec le patriarche Michel Cérullaire.
Le cardinal Humbert de Moyen-Moutier, légat du pape, dirige l'ambassade. C'est un maladroit et un ignorant qui maîtrise mal la langue grecque.
La première entrevue entre le cardinal et le patriarche tourne au vinaigre. Le cardinal remet à Michel Cérullaire une lettre du pape qu'il a lui-même traduitedu latin en grec... en multipliant les impairs et les contresens.
Le patriarche en vient à penser que la lettre est un faux et les ambassadeurs des imposteurs! Il faut dire qu'entre temps, le 19 avril, à Rome, le pape Léon IX est mort et l'on est dans l'attente de son successeur. Michel Cérullairerompt donc tout contact avec les ambassadeurs.
C'est alors la fameuse scène du samedi 16 juillet 1054. Le matin, dans la basilique Sainte-Sophie, pleine de fidèles, pénètrent le cardinal et sa suite. Le cardinal dépose sur l'autel la bulle d'excommunication (en latin) et l'un de ses compagnons se tourne vers les badauds médusés pour leur faire part (en grec) de l'excommunication de leur patriarche. L'ambassade tourne les talons cependant que la bulle circule de main en main avant d'être amenée au patriarche.
L'empereur Constantin Monomaque tente mais en vain de retenir les ambassadeurs. Le lundi suivant, Michel Cérullaire ne voit rien d'autre à faire que de réunir un synode qui excommunie à son tour les ambassadeurs... Et l'épisode est aussitôt oublié.
Rupture
La solidarité entre chrétiens d'Orient et d'Occident survit à cette dispute entre évêques. Ainsi, quand, en 1071, l'empereur byzantin est vaincupar les Turcs à Malazgerd (ou Manzikert), le pape Grégoire VII appelle les guerriers d'Occident à lui porter secours. Son appel est renouvelé avec beaucoup plus de succès en 1095 par le papeUrbain II et il débouche sur la première croisade.
Dans les faits, c'est un siècle plus tard, à la faveur du sac de Constantinople par les chevaliers de la IVe croisade, que surviendra la scission définitive entre
- l'Église d'Orient ou Église orthodoxe (d'après une expression grecque qui signifie «conforme à la vraie foi»,
- l'Église de Rome ou Église catholique, d'après une expression grecque, là aussi, qui signifie «universelle».
Le sac de Constantinople par des croisés apparaît si scandaleux que l'on éprouve dans chaque camp le besoin de l'expliquer à défaut de le justifier. C'est ainsi que l'on sort de l'oubli l'épisode de 1054 afin de tenter de démontrer que, décidément, il n'y a rien à attendre de bon qui des Grecs, qui des Latins. Depuis ce jour, les 250 millions de chrétiens de tradition othodoxe et le milliard de chrétiens de tradition catholique se sont accoutumés à vivre chacun selon leur rythme.
Source: herodote