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Old 07-16-07, 04:04 PM
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news Un obscur officier de cavalerie a sauvé l'Armée Indigène

Elie Landrin père (1878-1972) est l'arrière-grand-oncle de l'auteur, étant le frère aîné de son arrière-grand-mère, Mme Paul E. Auxila, née Ordalie Landrin (1881-1957). Elie Landrin père (à ne pas confondre avec son fils Ti-Lou, Elie Jr, décédé en 1996) était aussi l'oncle maternel et le parrain de la grand-mère de l'auteur Augusta Auxila, dame Joseph Poujol (1906-1975). Elie Landrin était le fils légitime de Jean Rosalva Landrin (1838-1903) et de Vertulie Michaud (1839-1944). Il était né le 20 avril 1878 à Mononville, localité de la 10e section communale des Orangers de la Croix-des-Bouquets. Ces quelques rappels généalogiques sont utiles pour comprendre l'histoire qui va suivre.
Elie Landrin père avait été membre de nos forces de cavalerie de 1903 à 1912. Il était bon cavalier. Recruté de force en 1903 sous Nord Alexis, car à ce moment-là on avait besoin d'un apport de jeunes gens instruits dans les forces armées. Il reçut un jour une lettre de l'autorité militaire ainsi libellée: « Dès réception de la présente, veuillez vous présenter à tel poste en vue de votre incorporation». Il devint lieutenant en octobre 1909 et quitta le service au grade de capitaine en 1912 sous le gouvernement du président Leconte. Il avait participé dans les rangs des forces gouvernementales aux deux dures campagnes de 1911 contre les cacos qui s'étaient révoltés dans le Nord-Est contre Antoine Simon. Il travailla pendant près de 50 ans au ministère des Finances. Il est décédé à 94 ans le 7 novembre 1972, l'auteur était âgé alors de 18 ans et était un élève de la classe de philosophie à l'institution Saint-Louis de Gonzague.
La Première Occupation en 1915 surprit Elie Landrin fonctionnaire public. Il avait déjà quitté l'Armée mais la liquidation de nos forces armées par l'occupant au début de 1916 l'affecta douloureusement et le marqua pour le reste de sa vie. Il détesta toujours les Américains, l'Occupation et son produit la Garde d'Haïti, au point qu'il refusait de monter à bord d'une même voiture avec un membre de la seconde armée en kaki, voiture privée ou voiture publique. Il aimait beaucoup évoquer avec ses interlocuteurs ses souvenirs en tant que militaire, mais il s'étranglait de fureur toutes les fois où l'on évoquait devant lui la Première Occupation, l'Occupation tout court, car il n'en avait pas connu d'autre. La Providence lui épargna cette douleur.
De son passage dans l'Armée, disait-il, il avait gardé une très grande discipline. A 80 ans dépassés, il se rendait un dimanche matin à pied à la messe de 4 heures à la cathédrale, toujours vêtu de son impeccable costume blanc, quand il désarma et maîtrisa trois jeunes tontons-macoutes écervelés qui avaient voulu simplement lui tirer sa belle barbe blanche dont il prenait le plus grand soin. Dans le corps chenu du vieillard sommeillait toujours l'officier de la première armée haïtienne qui venait en droite ligne de la glorieuse Armée Indigène de 1803, et qui avait conservé depuis 1804 jusque dans les moindres détails, sa tradition militaire française, tout en l'ayant adaptée avec le temps à la réalité haïtienne.
Nous sommes né en 1954 et notre vieil oncle avait été toujours très tendre avec nous et avec notre jeune soeur Claudine née en 1958. Nous l'aimions tous beaucoup dans la famille. C'était un homme très bon, un être exquis, qui avait néanmoins gardé le panache des Haïtiens du temps jadis. Il aimait son petit cocktail: eau, glace, sucre, rhum et citron, ainsi que les bons cigares.
Notre grand-mère, la nièce d'Elie et sa filleule, nous raconta quand nous devions avoir quelque quatre ans le passage de l'oncle dans la cavalerie haïtienne, ses exploits militaires, ses luttes contre les cacos, ses misères quand il devait traverser les cours d'eau du centre du pays en crue, parfois infestés de sangsues qu'il était obligé de décoller de sa peau avec son sabre d'officier après avoir ôté ses bottes, les beaux uniformes qu'il portait avec son pantalon rayé et son képi aux rangées de galons d'or. L'enfant que nous étions était émerveillé par les récits de sa grand-mère qui faisaient revivre cavalcades et bruits de batailles, et demanda à brûle-pourpoint un jour: « Mais où donc sont passées ces choses ? N'est-ce pas qu'on ne les voit plus. Pourquoi mon oncle porte-il un costume civil et non plus son bel uniforme ? »
On lui répondit très calmement, comme s'il se fut agi d'une fatalité, que les Américains avaient supprimé tout cela lors de l'Occupation. L'enfant que nous étions fut profondément choqué de cet état de choses et se demanda dans sa petite tête comment les Américains pouvaient ainsi venir dans un autre pays et détruire d'autorité une institution de ce pays, faire disparaître des uniformes qui étaient si beaux pour les remplacer par d'autres qui étaient franchement laids. C'étaient des gens définitivement sans goût, ou bien ils étaient vraiment méchants de vouloir nous ôter ce que nous avions de beau.
Ces choses-là se produisirent avant 1960 et l'enfant eut le coeur bien gros de devoir se résigner à admettre la disparition pour toujours de ces choses qui appartenaient pourtant à son pays.
Ayant fait ses études primaires chez les Frères de l'Instruction chrétienne, l'enfant entrevit, dans le premier manuel d'Histoire d'Haïti du Dr J. C. Dorsainvil, avec beaucoup de plaisir et beaucoup de peine aussi, l'armée de son vieil oncle, en particulier en regardant la photo de nos chefs d'Etat d'avant la Première Occupation : Fabre Geffrard, Florvil Hyppolite, Nord Alexis, Antoine Simon, Vilbrun Guillaume Sam et devant un épisode comme celui de la Crête-à-Pierrot sabordée aux Gonaïves le 6 septembre 1902 par l'Amiral Hammerton Killick. « Où étaient donc passés nos amiraux ? Comment cela se faisait-il qu'Haïti n'avait plus d'amiraux ? Par quel tour de magie ? Les Américains les avaient supprimés les amiraux haïtiens alors qu'ils avaient leurs propres amiraux. » Les amiraux haïtiens étaient partis donc comme l'armée de l'oncle pour le royaume du souvenir. Ah ! bon.
Lors des vacances d'été de 1966, après avoir subi les examens du Certificat d'Etudes Primaires (CEP), nous découvrîmes tout à fait par hasard dans une pile de livres empoussiérés, le très important ouvrage d'Emmanuel Lamaute, «Le Vieux Port-au-Prince», qui a été fort opportunément réédité depuis par notre ami et confrère Jean Ledan fils. L'ouvrage décrivait la vie à Port-au-Prince avant 1915 avec une minutie de détails, mais chose extraordinaire, il contenait aussi des chapitres consacrés aux choses militaires, dans lesquels on pouvait trouver de précieuses informations sur la première armée haïtienne dissoute en 1915-1916, sur les uniformes, sur l'échelle de grades et les insignes correspondants, sur les régiments d'infanterie de ligne, sur la police nationale, sur la marine, sur le nom des différents bateaux de guerre que nous avions possédés jusqu'à la liquidation de notre marine militaire, sur le nom de la plupart des amiraux haïtiens depuis Salomon. La vieille armée revivait littéralement sous nos yeux dans ces pages que nous dévorâmes avec avidité. Nous lûmes fébrilement ces pages de Lamaute (120 à 145) et nous vîmes que tout ce qui y était consigné avec une précision de bénédictin correspondait en tout point aux récits de notre grand-mère à nous faits à la fin des années cinquante, ou bien à ceux de notre oncle que nous avions depuis peu commencé à questionner sur son passé militaire. La découverte de l'ouvrage de Lamaute fut pour nous une sorte de St Paul rencontrant son chemin de Damas, et marque le point de départ de nos recherches systématiques sur notre première Armée. A partir de ce moment-là, nous nous attelâmes à la tâche titanesque, à la fois ingrate et exaltante, de recoller patiemment une à une, les pièces d'un vase qui avait été brisé en mille morceaux.
Ainsi nous vîmes Elie Landrin faire pour nous avec fierté le salut militaire haïtien traditionnel, avec la main tournée face à celui qu'on salue comme nous l'avons représenté dans notre article paru dans Le Nouvelliste du 18 octobre 2005, près de trente ans avant d'avoir découvert dans des archives le Règlement militaire du 31 juillet 1907, qui montrait que cette forme de salut militaire pratiquée dans notre première Armée était effectivement prévue par un texte officiel.
Quand notre oncle mourut à un âge avancé, nous étions en classe de philosophie. Nous eûmes beaucoup de chagrin de le voir disparître, ce genre de choses arrive toujours trop tôt. Cependant, il avait vécu assez longtemps pour nous fournir une solide initiation aux choses militaires et à la réalité de la première armée haïtienne qui était en train de sombrer irrémédiablement dans l'oubli avec les décès à un rythme accéléré de ses membres qui étaient ou octogénaires ou carrément nonagénaires à ce moment-là. Par exemple, Me Danton François, ancien Gibozien, était mort en octobre 1966. C'était un contemporain d'Elie Landrin. Ils s'étaient trouvés sous les drapeaux en même temps.
Elie Landrin est le point de départ de nos recherches acharnées sur l'ancienne armée depuis près de 40 ans et le véritable auteur intellectuel de nos travaux même après sa mort qui remonte à 33 ans maintenant, travaux sans lesquels la première armée haïtienne serait tombée dans l'oubli le plus complet et aurait été à l'heure actuelle totalement perdue. Aujourd'hui, n'étaient-ce en grande partie nos travaux historiques sur la question, inlassables et suivis, le souvenir de la première armée haïtienne aurait été à l'heure actuelle absolument irrécupérable. Au contraire, la première armée est de nos jours bien présente dans notre vécu historique et politique. Et ceci, c'est en grande partie à Elie Landrin père que nous le devons, et il convient de le dire. Le tandem oncle-neveu fit avancer le processus par-delà la mort. La première armée haïtienne, illégalement dissoute en 1916, se porte plutôt bien actuellement.
Et pour reprendre ce célèbre mot du général de Gaulle à propos de sa fille Anne handicapée mentale et décédée à 20 ans, « maintenant elle est semblable aux autres ». Maintenant, la première armée haïtienne est semblable à la seconde armée haïtienne, car elles ont toutes les deux à quelque 80 ans d'intervalle subi le même sort peu enviable. « Baton ki bat chen blanch la se li ki bat chen nwa a. » Place maintenant à la troisième armée qui doit unir les deux!
Enfant, nous avons connu beaucoup d'hommes qui avaient fait partie de notre première armée : Elie Landrin, Raoul Piquion, René Martin... Le dernier officier de cette armée disparue était Rony Chenet père, mort en juillet 1985 âgé de 89 ans. C'était l'un des sous-lieutenants mitrailleurs qui, sous les ordres du colonel poète Lavictoire Célestin, collaborateur du Nouvelliste sous le pseudonyme de Canonnier et tombé lui-même victime de son devoir dans cette même action, défendirent avec courage le Palais National provisoire au petit matin du 27 juillet 1915 contre les assaillants bobistes.
Durant ces vingt dernières années qui se sont écoulées, il ne restait plus que des témoins de seconde main, les enfants ou les neveux des militaires de la première armée nés entre 1900 et 1910 pour la plupart, dont le témoignage demeurait néanmoins précieux. Ils étaient nés un peu avant la première Occupation et ils étaient passablement âgés quand nous les avons interrogés entre 1985 et 1995. Aujourd'hui la plupart de ces personnes sont décédées elles aussi, mais nous avons eu largement le temps de les interroger et de les réinterroger. Nous leur exprimons aujourd'hui nos remerciements, en donnant quelques noms : le colonel Timoléon Paret, le colonel Astrel roland, Mlle Camille Dujour, M. Alfred Célestin fils, le notaire Ménélas Alphonse, l'Ingénieur Joseph Salgado, M. Franklin Brierre, Me Lascaze Bernardin, Me Georges Chassagne, Mme Denise Racine Camille, Mme Alexandre Moyse née Francine Casséus, M. Clarel Berthold, M. Antoine Paul, Me Simon Desvarieux, M. Jean A. Magloire, Mme Maurice Verna, Mme Henri Issel, M. Simon Desmangles, M. Claude Préval, M. Dumayric Charlier, le docteur Anténor Miot, le docteur Anthony Lévêque, l'ambassadeur Carlet Auguste, Mme Marcel Sicard, Mlle Lucie Oscar Etienne, Mlle Lydia Jeanty et bien d'autres encore que nous ne pouvons nommer tous ici, qu'ils trouvent l'expression de notre plus profonde gratitude. Leurs importants témoignages auraient été perdus à l'heure actuelle s'ils n'avaient pas été recueillis à temps par nous. Leurs différents témoignages donnent en effet une bonne idée de la réalité de notre première armée.
Le but poursuivi par les Américains à partir de 1915 était de faire que cette première armée justement soit totalement oubliée et disparaisse entièrement de la mémoire collective de la nation haïtienne. Ils ont bien failli réussir et nous osons affirmer que les travaux historiques que nous avons menés sans relâche depuis ces trente dernières années ont largement contribué à faire échouer cette entreprise, et que le souvenir de notre première armée, surtout après la deuxième et la troisième humiliations que nous venons de vivre dans notre chair, est aujourd'hui bien vivace. L'Armée Indigène ne mourra plus. Elle est dans la quatrième dimension. Notre but est largement atteint actuellement bien qu'il reste beaucoup à faire encore dans le domaine, car de très nombreux documents écrits ou iconographiques ne sont pas encore dépouillés. On en découvre de nouveaux chaque jour, qui apportent tous leur brassée de renseignements précieux sur des choses que l'on croyait à jamais perdues, et on sait maintenant de mieux en mieux les interpréter. Elie Landrin peut néanmoins, là où il est, être content du travail qui a déjà été accompli.
Après son renvoi en 1915-1916, la première armée haïtienne avait été littéralement frappé d'excommunication et d'anathème par les Américains. Tout ce qui évoquait le souvenir de notre première armée défunte et de notre passé militaire et guerrier devait disparaître. L'homme d'Etat chinois réformateur contemporain disparu en janvier 2005, Zhao Ziyang, ne disait-il pas « Tout ce qui n'est pas justifié doit disparaître » ? Georges Corvington écrit dans l'un de ses livres que de nombreux forts qui entouraient Port-au-Prince comme le Fort Saint-Clair ou le Fort Touron, furent rasés d'autorité par l'Occupant et ses valets indigènes. Les parades dominicales qui renforçaient régulièrement le lien organique entre le peuple haïtien et son armée, comme le fait reconnaître de manière très judicieuse l'écrivain britannique Hesketh Prichard dans son ouvrage « Where Blacks rule Whites » paru en 1900, furent rapidement supprimées, le port de l'uniforme de l'armée dissoute fut rigoureusement prohibé sous peine de sanctions très sévères. Les Américains encouragèrent cependant que ces uniformes fussent portés au carnaval pour mieux les avilir et avilir ce qu'ils symbolisaient.
Les Américains brûlèrent en masse les archives de la première armée haïtienne dans les différents postes militaires dont ils s'étaient emparés en 1915-1916 au fur et à mesure qu'ils occupaient tout le pays. Les archives du ministère de la Guerre et de la Marine qui était logé là où est aujourd'hui notre actuel ministère de la Santé publique, ne furent pas épargnées non plus. Ce que l'on trouve d'archives militaires de la première armée aux Archives Nationales est très maigre. Les articles militaires et les articles d'uniformes de notre armée étaient avant 1915 importés de France. Les Américains, ayant d'office changé nos uniformes, ces objets étaient maintenant importés des Etats-Unis, notamment de la maison Bancroft qui fabrique par exemple des képis américains. Les sabres commandés pour notre armée entre 1915-1995 des Etats-Unis étaient de qualité nettement inférieure que ceux que nous faisions venir de France avant 1915.
Qu'hommage soit rendu ici publiquement à Elie Landrin. Il a bien mérité de la Patrie !
Georges Michel
__________________
TiCam
La vie n’est pas une crainte mais plutôt une espérance.
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  #2    
Old 07-16-07, 04:31 PM
Marc Henri's Avatar
Marc Henri Marc Henri is offline
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Posts: 1,557
Marc Henri's Blog
Marc Henri is on a distinguished road
Merci Ti Cam pour avoir partagé avec nous cette belle page dans l'histoire de cet homme et dans l'histoire d'Haiti tout court.
Je comprends mieux maintenant ceux qui reclament le retour de l'armée d'Haiti. Quelle belle histoire ?
__________________
forumhaiti
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  #3    
Old 07-17-07, 05:22 AM
Al Saqr's Avatar
Al Saqr Al Saqr is offline
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Al Saqr is on a distinguished road
Merci beaucoup Ticam! Tu nous apportes de vraies perles sur l'armée ces derniers jours !
__________________
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