Anténor Firmin, l'auteur du fameux ouvrage : "De l'Egalité des Races Humaines". Pour que nul n'en ignore ...
Anténor Firmin, intellectuel de premier ordre et même suffisant, homme d'Etat remarquable, libéral convaincu, écrivain brillant et polémiste implacable, c'est, pour plusieurs générations d'intellectuels et de penseurs haïtiens, l'image parfaite de l'intelligence et de l'esprit de progrès, de l'amour de la patrie et de la rectitude morale. Peu d'hommes politiques, dans notre pays, ont été aussi admirés et pourtant «martyrisés», comme on dit en langage haïtien.

Ce fut par le truchement de sa probité intellectuelle, de son dynamisme et de sa passion du bien public qu'Anténor Firmin a pu émerger au XIXe siècle avec un tel éclat. Il nous faut aujourd'hui le remplacer dans l'atmosphère et les perspectives d'une époque fracassante où il apparaît comme un réformateur, un modèle de modernisation et, pour tout dire, une exception d'un âge éternellement jeune. Ce qui fait la grandeur d'Anténor Firmin, le caractère rénovateur de son parcours, ce n'est pas l'éclat tragique de ses échecs politiques mais, au contraire, l'actualité, la modernité qui apparaît à travers ses plus hautes réussites et son drame purement humain. Enseignant, homme politique et essayiste, ce puits de science a milité ardemment en vue de modifier le paysage politique et social d'Haïti. Capois orgueuilleux et altier, toujours incandescent, Anténor Firmin a tout livré à la postérité: sa vie politique tumultueuse, ses rêves de rénovation nationale, ses échecs désastreux, ses convictions profondes et inentamées.

Issu de la matrice prolétarienne (La Fossette), aussi noir que démuni, Anténor Firmin est né au Cap Haïtien le 18 octobre 1850, plus précisément à la Petite Anse ( selon l'un de ses biographes les plus admiratifs, Dr. Jean Price-Mars). Après ses études primaires et secondaires régulières, il est devenu employé au service des douanes et à la maison de commerce Stapenhorst et Cie de sa ville natale.
Entre enseignement et politique
Pour retrouver la réalité entourée de tous ses désagréments, il a abandonné le commerce afin de s'adonner avec fougue et rigueur à l'enseignement. A 17 ans, prodige et tourmenté, tout à fait à l'ancienne manière humaniste, il a été instituteur à l'Ecole primaire des Garçons du Cap (1867) et à l'Ecole Supérieure des Demoiselles, à partir de 1880 sous-inspectreur des écoles de la circonscription du Cap. En 1878, avec un soupçon tout à fait justifié d'idéalisme, il a pris position en faveur du Parti Libéral de Boyer Bazelais et d'Edmond Paul dans la revue «Le Messager du Nord». Ce recours aux diverses forces du changement, internes et externes, exprime légitimement ses aspirations au progrès, à la paix, à la fin des insurrections sporadiques.

Lors des élections de 1879, catastrophé à l'idée d'une Haïti condamnée, à la mine affreuse, il est candidat sous la bannière du Parti Libéral. Echec total: il sera, comme les héros tragiques, persécuté, louangé, floué. Les élections succèdent aux élections, d'un gouvernement à l'autre, sans jamais amener la moindre paix. En 1883, cet ange de lumière réfractaire a accepté une mission du président Lysius Salomon et s'est rendu à Caracas représenter Haïti pendant les fêtes du centenaire de Simon Bolivar. Après une durée de trois ans, il a refusé un poste ministériel et s'est exilé à l'Ile Saint Thomas. Parmi les partisans et adversaires dont l'engagement faisait parler les plus timides, son idéal de perfection lui interdisait de se contenter des avantages scandaleux; il a voulu être le parfait politiciste qui dose et marie presque religieusement le réel et le meilleur.

En 1885, il est allé à Paris et est devenu membre de la Société d'Anthropologie, véritable terre d'asile, refuge nourricier, oasis. Cet incessant échange qui se poursuit, de siècle en siècle, entre l'ancienne métropole et la colonie devenue indépendante, serait susceptible d'éclairer la problématique nationale d'un jour vraiment nouveau. Choqué par les théories racistes et surtout par le contenu de l'ouvrage de Joseph Arthur de Gobineau «L'inégalité des races humaines», paru en 1856, ce pamphlétaire combatif et judicieux allait oeuvrer d'arrache-pied en vue de lui donner une riposte avec son superbe titre «De l'égalité des races humaines». Ce gros bouquin, une véritable légende en soi qui appartient au patrimoine universel, ne pouvait avoir été écrit que par un homme à l'écoute des palpitations de son temps; mais peut-on le comparer à Edmond Paul? Allons plus loin. Avisé et intègre, je ne crains pas de dire que Firmin me paraît, comme successeur, l'égal de Paul. Par-delà les années et les générations, je proteste que personne aujourd'hui n'admire Paul plus que moi.

Galopeur increvable, incandescent d'ardeur au profond de la nuit, Anténor Firmin est retourné au pays après la chute de Lysius Félicité Salomon Jeune et a été l'un des rédacteurs de la Constitution de 1889. Sous le régime de Florvil Hyppolite, il est devenu ministre des Finances et des Relations extérieures. Grâce à son intransigeance et son hostilité patriotique, les Américains n'ont pas pu faire sien le Môle Saint Nicolas, symbole de notre fierté de fils d'esclaves. Et La Navase?

Peu de temps après, il a démissionné et est reparti pour Paris, cet asile bienfaisant, cette nouvelle patrie, le carrefour international de la création. Paris était sa ville d'élection, Paris, la ville d'Europe la plus éblouissante, la plus festive, la moins difficile apparemment pour les étrangers et cependant la plus chère. Depuis il s'est livré à de riches travaux intellectuels. C'était un penseur résolu. Plus le défi était déroutant, plus sa réaction était incisive, souvent intégriste, et cet homme agité en effrayait d'autres. Beaucoup de ses tourments furent inévitables, et les autres, pour la plupart, le résultat d'erreurs de stratégie et de faux pas strictement partisans. Comme s'il n'avait eu d'autre ambition que de pouvoir penser qu'il était le mieux préparé et le plus persécuté des Haïtiens. Avec un air de morgue et de vaillance qui défie toute discussion, toute vérité. Homme méticuleux et laborieux, il a prononcé au grand cercle de Paris une série de conférences-débats en 1890 sous le titre «Haïti et la France".

En 1893, considéré comme l'icône du libéralisme réformateur, Anténor Firmin est rentré en Haïti et a reçu la visite de José Marti, héros de la révolution cubaine. Se heurtant à la violence et à la hantise du mal, il est parti à nouveau pour Paris, centre du Monde et capitale du Savoir. Les persécutions en Haïti sont de vraies persécutions, de tous temps, et les exils de vrais exils. Quel calvaire! Sous la présidence de Tirésias Simon Sam (1896), il a retrouvé son portefeuille des Finances et des Relations extérieures. Plein de lui-même et jusque-là surtout préoccupé par sa réussite, il a laissé le pays pour Paris où il a été ministre plénipotentiaire en 1900. Une existence brisée d'homme d'Etat?

En 1992, épuré par l'épreuve, il est porté candidat à la députation pour la ville du Cap-Haïtien. Sincère, fougueux, plein de rêves, il a le vent en poupe. Nationaliste intraitable, positiviste marqué par l'idéologie libérale véhiculée par les philosophes français et internationaliste attentif au sort et au destin des autres nations de la Région, cet avocat autodidacte en grande partie eut autant pour ennemis la droite traditionnaliste issue des Anciens libres que les nationaux, noiristes pour la plupart. Nommé Ministre et Ambassadeur à plusieurs reprises, il suscite passions et jalousie. Toute sa vie publique fut un combat. Un âpre combat livré contre l'obcurantisme et la régression despotique. C'est au cours de l'année 1902 que l'image de Firmin martyr et malchanceux s'épanouit dans toute sa grandeur pénible, précisément à travers la lutte qu'il mena contre l'un de nos vieux généraux, Nord Alexis. Ce dernier, soudard «par excellence», dans la bourasque, devait l'emporter sur Firmin, incarnation palpitante du nouvel ordre des choses à introduire dans le milieu. Cruel, sans foi ni loi, extrêmement expérimenté et farouche, le général Nord Alexis n'appréciait pas le courage de cet adversaire emblématique. Des journée tragiques vont marquer la scène politique en 1902. Avec rideau balayé par le vent, voyageur sur le squelette du temps, Anténor Firmin s'est enfui sur l'aviso «La Crête-à-Pierrot» afin de pouvoir se rendre aux Gonaïves. Nouvel échec. Réputé pour ses combines sacabreuses, le général Nord Alexis s'est emparé du pouvoir pour une durée de six (6) ans de 1902 à 1908. Le principe infernal de ce pays peut se perpétuer, en somme, sous d'autres formes que les plus horribles, l'instabilité permanente et sa sanglante rançon. Il n'y a pas d'obstacle sérieux à l'élimination de tout ce calvaire. Nuit obscure.

Désabusé et privé d'appui, il n'a pu rentrer au pays qu'à la chute de Papa Nord en 1908. Antoine Simon, nouvel élu (1908-1911), l'a nommé au poste de ministre à La Havane puis à Londres. A son niveau, le cercle s'est déjà resserré. Avec son regard affûté et ses rêves scintillants, brisé, il a tenté maintes fois de regagner son pays natal mais en vain parce qu'il a été «repoussé comme une brebis galeuse». Je vois là une explication à la vie malheureuse d'Anténor Firmin. Maudit par les vieux démons créoles de l'échec et de la mort, il eut, comme pas un, le don de tout tourner à sa perte, de compliquer et troubler son existence politique. L'action politique, l'art de gouverner, la politique n'opère que par à-coup. Il y a chez lui, un côté dogmatique, didactique qui s'oppose justement à cette flexibilité. Loin de tout défaitisme, il s'est réfugié à nouveau à l'île Saint-Thomas où il a rendu l'âme, en 1911, foudroyé par une angine à la gorge.

Charge constante, argumentaire bien agencé, lucidité, nous sommes en présence , d'une rhétorique bien plus factuelle que discursive, - et c'est bien là ce qui distingue radicalement Anténor Firmin des essayistes de son tremps, avec lesquels on voulut trop le confondre.

Rédigée «au pas de course», ce dont témoignent à la fois sa forme et son style, l'oeuvre d'Anténoir Firmin est assez variée et imposante, renferme la foi authentique de ce patriote admirable, sa pensée irradiante, sa vision prisonnière de la détresse nationale. Cette mort est presque un assassinat,- un assassinat préparé depuis longtemps. A mi-chemin entre le documentaire politique et l'esquisse économique, il a construit une oeuvre en relation directe avec les revendications des victimes, des pauvres, des déshérités. Quintessence d'un modernisme haletant, qui tient du messiannisme, son oeuvre est dense et se résume en trois tendances essentielles: la défense d'Haïti et de la race noire, l'organisation politique et sociale, l'économie. Récurrente, la tragédie haïtienne est partout, dans ses ouvrages, elle hante jusqu'à ses rêves de grandeur, nous la touchons du doigt. Il n'est pas jusqu'à ses élans prophétiques qui ne concourent à accentuer le malaise, produit d'une opposition systématique entre l'allure incantatoire du reportage et l'objet du combat.

L'action réfléchie dirige et alimente sa vision politique, son idéal réformateur. Ca faisant, les bras en croix comme quelque ange déchu, comme Rosalvo Bobo quelques années plus tard tête basse, il a été en quête de la perfectibilité de la nation haïtienne, de son changement de vie et de son émancipation complète. Ce fut un franc libéral, un révolté doué d'un immense talent sarcastique et lyrique, en raison de la force pertinente de sa critique sur l'époque. Les vues dramatiques, les paroles fielleuses, les prophéties énoncées gravement, tout ce ton cauchemardesque de l'homme exilé, perdu, et qui a raté son combat, s'opposent douloureusement au clair et profond regard de l'idéologue. Il convient de s'arrêter un peu longuement sur «L'effort dans le mal» qui, malgré ses apparences de tragédie personnelle, me paraît relever entièrement, dans sa structure et son message, de ce mouvement prophétique-apocalyptique, sans préjuger des autres ambitions historiques qu'il révèle. Les traits sont appuyés à volonté. On retrouve, comme ailleurs, l'influence socio-religieuse et, particulièrement, l'angoisse d'un grand destin. Il ne s'agit nullement de disserter dans l'abstrait sur la question du mal. Une voix qui continue à résonner dans la conscience contemporaine avec sa terriifiante prédiction remplie de vapeurs d'essence: «... de deux choses l'une: ou Haïti passe sous une domination étrangère, ou elle adopte résolument les principes au nom desquels j'ai toujours lutté et combattu. Car au vingtième siècle et dans l'hémisphère occidental, aucun peuple ne peut vivre indéfiniment sous la tyrannie, dans l'injustice, l'ignorance et la misère». Comme cela sonnait (sonne toujours) haïtien! Minables et occupés une fois encore, nous nous étonnons ...Toute l'oeuvre de Firmin est ainsi habitée par un regard sensible et lucide, expression de sa passion religieuse pour la démocratie et les libertés civiques. Toute cette oeuvre qui nous parle de nous-mêmes et dont, en même temps nous en reflétons les rumeurs obscures, le martèlement lointain. Il est absurde et dérisoire de dire que Firmin fut un écrivain engagé, un homme d'Etat hors pair sans en faire ressortir l'actualité même de ses engagements, leur étonnante contemporanéité. L'actualité impérissable, irréductible de la démocratie, ici comme ailleurs. Pourfendant les mystifications des différentes forces politiques de l'époque, son libéralisme débarrassé de tous complexes idéologiques et sociaux était à la fois une sagesse et une alternative. Programmatique, sa réflexion politique s'impose aujourd'hui encore comme l'une des plus importantes de notre histoire. Son itinéraire demeure à ce niveau exemplaire. C'est à la fois un itinéraire intellectuel et le drame déplorable du politicien haïtien averti où s'affirme avec force l'ancrage d'une vie dans les flux et reflux de son temps, et l'expression d'une oeuvre politique et scientifique remarquable de lucidité et de rigueur, de sincérité et de passion. Mort le 19 Septembre 1911 à St-Thomas, Firmin qui a connu vents et poussière n'en demeure pas moins, pour un nombre considérable de ses concitoyens, un guide attachant, un idéologue irrépressible et un chef de parti dont l'ombre austère et bienfaisante plane aujourd'hui encore sur la cité de J.J. Dessalines.

A la différence de beaucoup de ses contemporains, Anténor Firmin, qui est un fort en thèmes, entend séduire, convaincre à tout prix. Une espèce de fièvre s'empare de la parole; la phrase vient d'une seule haleine, c'est un cri de douleur. Sa langue est directe, son ambition éthique illimitée, ses sujets sont passionnants parce qu'ils véhiculent des informations et des opinions parfaitement raisonnables. En fait, son style n'a guère subi de variations au cours de sa carrière. Ses livres respirent un désir ardent d'harmonie, d'un ordre qui permette aux gens comme il faut de vivre comme il faut, dans la paix et dans la prospérité. Aux derniers temps de sa vie, s'il rêve de dresser un bilan, de mettre en forme, L'effort dans le mal qui serait comme la quintessence de son expérience d'homme d'Etat, ne nous le cachons pas, ce n'est plus par volonté politique, mais pour protester devant la postérité contre tout ce qui a meurtri, broyé, défiguré sa vie. C'est-à-dire cette grande espérance de modernisation dont il a été le héraut. Cette manie du bien absolu fait presque rêver, c'est d'un pathétique, d'un touchant qui confine au militantisme. Est-ce un hasard si l'homme politique haïtien le plus progressiste, le plus libéral de son temps, celui qui a exprimé le plus ardemment (et sans détour) la condition souvent abominable du peuple et ses aspirations désespérées vers le bonheur (un ordre fondé sur le travail et la paix), se trouve être, en même temps, celui pour qui le problème de la modernisation s'est posé, de façon claire, en termes si pressants qu'il en est arrivé à réduire toute sa vie à un engagement politique?

Homme de parti mais dont la bonne foi étonnait plus d'un, étonnant par son érudition et sa curiosité aiguë, le travail analytique et doctrinal qu'il a laissé à la postérité se frotte aux questions les plus controversées du siècle dernier et de notre temps, dont celle, si fondamentale et si exaltée à l'heure actuelle, de la démocratie. Travail qui compte quelques maitres ouvrages- outre le fascicule célèbre cité plus haut - en particulier, Haïti au point de Vue Administratif, Politique et Economique (1891), Une défense (1892) afin de rejeter de façon méthodique les allégations faites par son successeur au porte-feuille des Finances, M. Stuart. M. Roosevelt, Président des Etats-Unis et la République d'Haïti (1915), Les Lettres de St-Thomas (1910)... Le travail de Firmin s'insère dans le vif de nos problèmes permanents, de nos tâtonnements et de nos drames et se consacre, avec une passion féconde, à modeler des cadres théoriques sans minimiser la force terrifiante des obstacles structurels et institutionnels séculaires, sans évacuer la nécessité de la critique des objectifs essentiels à réaliser. Objectifs somme toute progressistes et démocratiques dont inlasablement avec une perspicacité saisissante, il rappelle la nécessité, affirmant ici que pour la régénération d'Haïti, il faut «adopter sincèrement et loyalement les principes et les pratiques qui ont favorisé l'évolution des jeunes peuples, nos émules, lesquels grandissent et prospèrent par le travail, l'instruction et la liberté», là, que «les meneurs de peuple doivent être des optimistes, c'est-à-dire confiants dans le bon sens populaire, être d'accord avec le milieu où ils évoluent, afin de mieux présider aux modifications de l'esprit public, de ces «masses profondes», qui sont nécessairement la source de tout pouvoir, tout en étant la matière que le pouvoir est appelé à transformer, en y augmentant graduellement la dose d'intelligence, de pensée et de justice sociale, en y assurant de plus en plus le bien-être, en y infusant constamment l'esprit de solidarité, toutes choses qui, depuis Périclès, tendent à devenir les caractéristiques d'une vraie démocratie»... (Lettres de St-Thomas)