On utilise souvent la notion d'État de droit en référence au fonctionnement des institutions politiques, à des données du droit public, en oubliant que, dans les relations interpersonnelles, entre un acheteur et un vendeur, un client et un fournisseur de services, un patient et un médecin, un époux et une épouse, sans l'intervention du droit, les plus faibles sont livrés à l'arbitraire des plus forts. On oublie aussi que, dans ces relations civiles, abitid se vis, le non-droit devient vite la loi du clan au point de provoquer l'étonnement lorsque l'on choisit de faire intervenir le mot du droit, un principe de justice dans ces relations.
Elle est encore mal vue, la femme qui porte plainte contre un mari cogneur et violeur. Il est mal vu, le client qui proteste contre un abus exercé par une entreprise commerciale ; mal vu, le parent qui interroge le propriétaire ou le responsable d'un établissement scolaire sur l'utilisation des « frais scolaires ».
Nous tolérons, entérinons, commettons, subissons au jour le jour un lot impressionnant d'injustices courantes, allant de contrariétés mineures acceptées stoïquement à des actes dont la violence et l'arbitraire auront des conséquences d'une gravité extrême sur l'existence de la victime.
Il ne s'agit pas, comme en milieu paysan, de l'exercice d'un droit coutumier fondé sur des principes éthiques plus ou moins (plus que moins) reconnus par les membres de la communauté. Ce qui pourrait expliquer qu'on se passe d'une référence formelle : un texte, une loi. Il s'agit bien de non-droit. D'une jungle urbaine où tout est permis, où l'impunité et l'arbitraire règnent en maîtres. Sans entrer dans le fond ni la reconstitution des faits d'un incident médical ayant conduit à la perte d'une vie, n'y a-t-il pas quelque chose d'inquiétant dans le fait de reprocher à un(e) journaliste d'en avoir fait un sujet d'enquête ?

Une jungle urbaine. L'arbitraire y fait loi. Ce cours que l'on donnait dans les classes de terminale sous l'intitulé « droit usuel » ne suffisait pas, tel qu'il était conçu, à enseigner aux élèves ce qui est admissible, légal, humain, dans les rapports qu'on engage avec les autres dans le cadre de la vie civile. Mais il partait d'une bonne intention. Il venait cependant trop tard. Il n'est pas vain de souhaiter une action allant dans le sens de la formation des citoyens aux normes de la vie civile. Cette vie civile où entre le garagiste et le propriétaire de véhicule, entre parents fortunés et parents pauvres, entre membres des professions libérales et leurs clients ou patients, entre un piéton et un automobiliste, entre un acheteur et un vendeur, les choses tournent parfois au chien manje chien, faute de l'intériorisation par tous de normes fixant ce qu'on n'a pas le droit de faire et les responsabilités qu'entraîne telle action ou tel comportement.

Les conversations au quotidien sont constituées assez souvent de relations d'abus subis. On se plaint entre soi, et la vie continue.
Je voulais terminer cet article en suggérant la création d'un Office de protection du citoyen avec un programme de formation et la fonction d'indiquer aux citoyens les voies de recours contre les injustices courantes qui marquent la vie quotidienne. Mais j'ai dû modifier mon texte, un membre de la rédaction m'ayant dit qu'il avait la certitude qu'il en existe déjà un, sans pour autant pouvoir témoigner de son efficacité.
Source: Le Matin