Par Lyonel Trouillot
Je commencerai par la perle. On peut être député et avoir de l'humour ou écrire plutôt mal: « Une visite du ministre à la Citadelle a laissé au sein des populations avoisinantes des frustrations inassouvies : 169 chevaux, requis par le ministre pour le transport de ses invités à la Citadelle, n'ont reçu à ce jour aucun paiement ». De population à chevaux, ellipse ou métonymie, cela paraît pour le moins osé.
Mais au-delà du comique, si les propriétaires des chevaux n'ont pas été payés, il y a là un manquement grave. Les concepteurs du « show » à la Citadelle devaient au moins payer le prix de la sueur des figurants. Il est temps que l'Exécutif, tous services et institutions confondus, rompe avec cette mauvaise habitude de ne pas payer ses dettes.
En lisant l'acte de condamnation du ministre Élie, un autre point m'a frappé. S'il est vrai que le ministre s'était engagé à répartir l'allocation pour les festivités carnavalesques sur l'ensemble du territoire et qu'il ne l'a pas fait, il y a là un manquement. Il est important que les politiques tiennent leur parole.

Deux points importants. Mais, soyons honnêtes. Il y a dans l'argumentaire des députés censeurs des éléments qui relèvent de la plaisanterie ou de l'ignorance. Est-ce une prérogative de la Chambre des députés de reprocher à un ministre d'engager telle ou telle personne dans son cabinet ? (tel choix pouvant être jugé de mauvais goût ou tendancieux, mais s'il n'y a pas violation de l'accord du 4 avril 2004 et s'il n'y a pas de dossier pénal contre l'individu, y a-t-il là motif au renvoi du ministre ?). Un ministre pourrait-il demander à un président de commission de ne pas employer tel individu dans son cabinet technique ! Et le directeur de la TNH qui devient beau-frère du ministre ! Si les députés croient de leur devoir de chercher dans la belle-famille des responsables de l'Exécutif, qu'ils consultent au moins les registres des actes de mariage.

Et puis, cette rupture soudaine avec l'absentéisme. Tous le savent, mais peu le disent ouvertement : les députés sont d'abord en colère contre le ministre Elie à cause de l'allocation pour les festivités carnavalesques. Le ministre n'a pas « partagé ». Ils reprochent aussi au ministre «son arrogance ». Je soupçonne un ressentiment fondé sur la perception du statut social. Si les institutions sont le lieu de reproduction de tels clivages (il y a eu en effet des ministres « arrogants » dans leurs rapports avec tous ceux qu'ils considèrent comme d'un milieu social « inférieur »), et si les institutions sont le lieu de l'exercice de la vengeance contre cette attitude, nous voilà mal partis, ou pas partis du tout, bloqués dans la reproduction du même. La démocratie formelle met en relation, on pourrait dire à égalité sur le plan institutionnel des individus de toutes origines sociales et aux « habitus » différents, il y a un langage à trouver…

Mais, revenons au renvoi du ministre Élie. On n'a pas entendu de la part des députés quelque chose qui pourrait s'apparenter à une critique de la politique culturelle. On les a vus distraits quand le ministre parlait « culture ». Et il n'y a pas preuve, il n'y a même pas accusation formelle de prévarication. Le document en dix points rédigé par les députés n'établit pas pour le simple citoyen la nécessité voire l'urgence de renvoyer le ministre. Car le renvoi d'un ministre est un acte d'une extrême importance et de nature exceptionnelle que seul l'exceptionnel peut justifier. C'est une interruption dans le fonctionnement de l'Exécutif qui intervient devant le crime ou le péril. Où est la preuve du crime ? Et quel est le péril ?

À moins que ce renvoi doive être considéré comme une menace, un coup porté à l'Exécutif, comme pour lui dire : « men sa m ka fè ». Ce renvoi ainsi perçu peut laisser présager que des députés entendent forcer l'antichambre des ministres, les assaillir de demandes en laissant pendre au-dessus de leur tête la menace du renvoi.

Une machine folle semble lancée qui voit l'utilisation du pouvoir institutionnel de manière intempestive. Que disent les partis politiques ? Quelles ont été les tentatives de l'Exécutif (il n'y a rien d'illégal ni d'immoral de la part de l'Exécutif à discuter avec les parlementaires ? À quoi a servi dans cette affaire ce ministère qui a été créé pour coordonner et améliorer les relations Exécutif Parlement ? Oui, je veux dire que le ministre Élie lui-même, le président et le Premier ministre, les partis politiques sous la bannière desquels les députés ont été élus, les mandants de ces députés, la presse qui aurait pu opiner AVANT, personne ne semble avoir pris au sérieux la détermination des députés à faire acte de pouvoir.

Ils ont fait acte de pouvoir et menacent de récidiver. Ils ont convoqué, je crois, un autre Daniel. Il ne s'agit pas de défendre un individu (on espère que le second sera mieux préparé que le premier pour entrer dans la fosse aux lions), mais de poser la question qui compte, celle que leurs mandants devraient poser aux députés (ce qui est leur droit, comme c'est celui des députés d'interroger les ministres) : le renvoi du ministre Élie a-t-il servi la république ou l'orgueil des parlementaires ?
Source: Le Matin