Par Lyonel Trouillot
Un employé décide de quitter une petite entreprise pour s'engager dans une autre du même type, mais mieux dirigée, plus sérieuse. L'entrepreneur, ni trop bon gestionnaire, ni génie inventif, se plaint : « je suis sûr que c'est un coup de magie ». Je me souviens, dans mon enfance, d'une défaite de la sélection nationale. À l'époque, elle avait pris l'habitude de gagner et la défaite était venue comme une mauvaise surprise. Je me souviens aussi que, commentant cette défaite, il se disait au hasard des rues que c'était la faute à un arrière latéral. Non qu'il avait mal joué, mais on disait : « Gwo Rene p… li gate wanga a ». Mon enfance est loin. Mais la pensée magique n'a pas reculé d'un pas. Elle semble même progresser à grands pas. Sous ses multiples formes.

L'intervention directe du surnaturel dans les affaires humaines. Le développement, la corruption, la criminalité, les droits civils, tout est à l'aune du degré d'intervention d'un ou de plusieurs esprits, d'une ou de plusieurs forces invisibles dans nos vies. La réussite ou l'échec aux examens, la faillite ou la réussite économique, l'état du pays. Tout.
La surdétermination du réel par la volonté d'un ou de plusieurs esprits. Même quand ils n'interviennent pas dans no affaires et nous laissent agir, ce n'est qu'apparence, ruse ou gentillesse de leur part. En dernière instance, tout était prédit, prescrit, prévisible. Les choses étant déjà fixées pour nous, humains, misérables marionnettes ayant la vanité de croire que c'est nous qui décidons, agissons, faisons et changeons nos vies.
L'opposition d'une croyance religieuse ou d'une variante du mysticisme à tout discours scientifique, à toute analyse, à tout autre code. La terre peut ainsi rajeunir, l'histoire naturelle et les sciences sociales en prendre plein la gueule. C'est le règne de l'obscurantisme.
Il est vrai qu'il y a une remontée mondiale de l'obscurantisme. Certains courants qui affectent aujourd'hui la politique et l'enseignement aux États-Unis en sont une preuve, comme on en trouve des preuves dans certains communautarismes et dans une soumission du politique au religieux dans certains états. Mais aux États-Unis, heureusement il n'y a pas que ceux qui veulent enseigner la Bible à la place de l'histoire naturelle. Il y a des acquis de l'humanisme moderne qui résistent et ne se laissent pas abattre par l'ardeur guerrière et la rhétorique enflammée des porteurs de pensée magique.

Ici (et c'est, en partie, la définition de l'obscurantisme : doctrine de ceux qui s'opposent « aux Lumières » et à la vulgarisation de la culture (savante) dans les milieux populaires) la majorité des citoyens sont abandonnés à la pensée magique. Il n'y a pas, ou très peu, de discours contraires allant à ces masses, leur parlant, leur proposant autre chose. Cette pensée magique est un faux raccourci, un cul-de-sac bien maquillé, offert aux masses populaires et au pays tout entier, l'antidote le plus efficace contre toute pensée concrète. Elle permet de remettre en question tous les acquis du savoir. Devant l'épreuve, devant la dure réalité, l'appel à la pensée magique devient un réflexe même chez des personnes qu'on croirait autrement plus instruites. Les jeunes n'y échappent pas. Il suffit d'écouter les émissions de radio auxquelles ils participent ou de lire les entrevues accordées à la presse par certaines des nouvelles « stars » pour reconnaître la dangereuse présence de cette pensée magique.

On peut se dire que la pensée magique est une tare sans conséquences, voire une composante du folklore ou de « l'âme » haïtienne. Mais dire cela, c'est y céder soi-même et oublier que la pensée magique entraîne des actions, des comportements, agit sur la réalité dans sa mise en pratique sur les êtres humains. On fait de la politique avec, des entreprises avec, l'amour avec, sa vie avec, et l'on construit avec son rapport aux autres. Je reviens à mon petit entrepreneur du début de ce texte. Tant qu'il croira que c'est par magie que l'employé va à meilleur que lui, son entreprise à toutes les chances de péricliter.