À la fin du XIXe siècle, après huit siècles d'effacement face aux conquérants musulmans d'origine turco-mongole, les hindous reprennent leur destin en main... Paradoxalement, c'est aux colonisateurs britanniques qu'ils doivent cette opportunité.
Joseph Savès
L'Inde divisée
Dès 712, les cavaliers arabes introduisent l'islam dans la province du Sind, à l'ouest de l'Indus. Mais comme Alexandre le Grand, mille ans plus tôt, ils ne peuvent aller plus loin.
L'Inde, bien que divisée en de multiples royaumes hindous, rivaux et batailleurs, résiste tant bien que mal aux envahisseurs musulmans pendant trois siècles.
Le premier coup dur vient d'un conquérant turc, Mahmoud de Ghazni, qui envahit le Pendjab et l'Inde du nord aux alentours de l'An Mil. (à la même époque, d'autres Turcs ont raison de l'empire arabo-persan de Bagdad).
C'en est fini de l'unité de l'Inde. Au nord prédominent désormais des royaumes dirigés par des souverains musulmans, comme le sultanat de Delhi ; au sud, des royaumes hindous, les uns et les autres en guerre continuelle.
500 ans plus tard, au XVIe siècle, un nouveau conquérant turco-mongol, Babour Shah, installe dans le nord une puissante dynastie musulmane. C'est l'empire «moghol». Il survivra tant bien que mal jusqu'au XIXe siècle.
À la même époque, les premiers navigateurs européens, des Portugais, atteignent les côtes méridionales de l'Inde en contournant le monde musulman par le sud de l'Afrique.
Au XVIIIe siècle, les Anglais et les Français, qui ont évincé leurs rivaux, entrent eux-mêmes en concurrence pour la conquête des fabuleux marchés indiens.
Au début de la révolution industrielle, soulignons-le, l'Inde est riche non seulement de ses épices mais aussi de son artisanat. En témoignent les mots entrés dans le langage commun pour désigner des pièces textiles (madras, cachemire, indiennes,...).
L'unité retrouvée
Les Européens présents en Inde sont les agents de compagnies marchandes comme les Compagnies des Indes orientalesanglaise et française. Ils se comportent comme des rois locaux, disposent d'armées privées et nouent des alliances avec les princes hindous ou musulmans.
François Dupleix tente sous le règne de Louis XV de créer un empire français des Indes en s'emparant de vastes territoires dans le sud. Mais, trop ambitieuse et surtout très coûteuse, sa politique est condamnée par la Compagnie et le gouvernement français. Après le traité de Paris, il ne reste plus à la France que cinq comptoirs côtiers.
Les Anglais, solidement installés au Bengale, où ils fondent le port de Calcutta, ainsi qu'à Bombay et Madras, vont emporter la mise grâce au général Robert Clive.
Après avoir chassé les Français, il remporte pour le compte de laCompagnie anglaise des Indes une grande victoire à Plassey, au Bengale, sur le souverain local et ses alliés, le 23 juin 1757. C'est véritablement le début de la conquête britannique.
Malgré ses succès, Robert Clive, sera aussi mal récompensé que François Dupleix... Accusé de concussion, il se donne la mort à 49 ans.
Mais d'autres hommes audacieux (et tout aussi incompris) vont poursuivre son oeuvre. Parmi eux le gouverneur Warren Hastings et lord Wellesley, frère aîné du duc de Wellington (le vainqueur de Waterloo). En 1799, ce dernier étend la domination anglaise à l'Inde du sud.
Comme les conquêtes coûtent cher à la Compagnie et la mettent au bord de la ruine, le gouvernement de Londres est de plus en plus souvent obligé d'intervenir. Le Premier ministre William Pittcrée un bureau de contrôle des affaires indiennes dès 1784 (India Act).
Dans la première moitié du XIXe siècle, les agents de la Compagnie favorisent à tout va les importations de produits manufacturés en provenance de Grande-Bretagne.
C'est ainsi que l'Inde contribue au décollage industriel de Manchester et Liverpool mais c'est au prix de la ruine de son artisanat textile et d'une aggravation considérable des inégalités sociales.
D'un autre côté, la conquête anglaise contribue à l'unification du sous-continent indien. Elle met fin aux guerres privées et au banditisme endémique.
En échange de leur soumission, la plupart des princes sont maintenus en fonction. Ils continuent d'administrer leur État mais sous la tutelle des gouverneurs britanniques, lesquels ne se font pas faute de prélever sur les impôts la part de Londres.
Au milieu du XIXe siècle, sous le règne de la reine Victoria et du dernier empereur moghol, réduit à une fonction purement symbolique, le sous-continent indien, des confins de l'Afghanistan à la Birmanie, obéit pour la première fois depuis l'Antiquité à un seul maître ! Et celui-ci n'est pas musulman !
L'autonomie revendiquée
L'unification de l'Inde et l'éviction des musulmans des postes de commandement ont pour effet de réveiller le sentiment national hindou.
La révolte des cipayes entraîne la liquidation de la Compagnie des Indes et la mainmise complète du gouvernement britannique sur les Indes avec un secrétaire d'État à Londres et un vice-roi à Delhi.
Le 1er janvier 1877, la reine Victoria reçoit très officiellement le titre d'impératrice des Indes, à l'initiative du Premier ministre Benjamin Disraëli.
Avec des vice-rois et des hauts fonctionnaires généralement compétents et probes, c'en est fini de la gabegie antérieure.
Les Britanniques introduisent des codes de lois communs à l'ensemble des habitants, non sans réprimer au passage des pratiques contestables comme le sati (l'obligation pour les veuves de se sacrifier sur le bûcher de leur époux).
Ils intègrent assez largement les Indiens à l'administration, la justice et l'armée. Les enfants des élites, comme Gandhi et Nehru, accèdent aux universités anglaises. Ils découvrent les vertus de la démocratie parlementaire et de l'État de droit... et sauront plus tard user de ces principes dans leur lutte contre les Britanniques.
Grâce aux érudits anglais, les Indiens découvrent aussi les textes, l'art et l'histoire de l'Inde ancienne. Cela commence dès 1834 avec le déchiffrage des chroniques d'Açoka, un grand roi du IIIe siècle.
On assiste dès le début du XIXe siècle à un «aggiornamento» de l'hindouisme, libéré de ses complexes après que l'islam eut perdu sa prééminence.
Le mouvement débouche en 1885 sur la constitution à Bombay du Congrès national indien, à l'initiative du vice-roi britannique qui souhaitait pouvoir dialoguer avec un organe représentatif de l'ensemble des Indiens.
Le Congrès se présente à ses débuts moins comme un parti politique que comme un rassemblement des élites (intellectuels, avocats, propriétaires,...) essentiellement hindoues. Il prône des réformes dans le respect de la légalité britannique.
En 1906, à Calcutta, pour la première fois, le Congrès revendique l'autonomie interne de l'Inde. La même année, l'Aga Khan, chef de l'importante communauté musulmane des Ismaëliens, fonde la Ligue musulmane en vue dereprésenter les musulmans (environ un quart des 350 millions d'Indiens).
On est à un tournant... pour des raisons en partie extérieures : un an plus tôt, en Extrême-Orient, la flotte japonaise a envoyé par le fond la flotte russe et cette première défaited'une puissance européenne (encouragée en sous-main par les Britanniques !) a un immense retentissement dans toute l'Asie et particulièrement en Inde.
Pendant la Grande Guerre, les Indiens demeurent loyaux à l'égard des Anglais. 1.300.000 d'entre eux prennent part aux combats et 100.000 y trouvent la mort. En 1917, le secrétaire d'État pour l'Inde lord Montagu leur promet une autonomie interne analogue à celle des dominions, le Canada et l'Australie.
Las, à peine le conflit est-il terminé que les promesses sont oubliées. Il s'ensuit divers mouvements d'humeur et un très grave dérapage à Amritsar, dans la ville sainte des Sikhs, avec le massacre délibéré de plusieurs centaines de manifestants pacifiques.
Pour Mohandas Gandhi, un avocat de 50 ans devenu le chef le plus écouté du Congrès, l'heure de l'indépendance a sonné. Reste à s'assurer que celle-ci se fasse dans de bonnes conditions, sans violence et sans rupture de l'unité !...
L'indépendance dans la violence et la division
Les Britanniques réagissent à la montée des revendications en élargissant la représentation des communautés indiennes dans les assemblées et les gouvernements provinciaux. Mais rien n'y fait.
Gandhi multiplie les actions de désobéissance civile jusqu'à la spectaculaire «marche du sel» qui oblige le gouvernement à renoncer aux taxes sur le sel.
Le Premier ministre travailliste Ramsay MacDonald ouvre dès le 13 novembre 1930 à Londres, sous l'égide du roi George V, une première table ronde destinée à débattre d'une hypothétique indépendance de l'Inde. Deux autres suivront les années suivantes mais sans plus de résultat les unes que les autres.
Les discussions achoppent en effet très vite sur les modalités de l'indépendance (faut-il accorder aux États princiers le droit de sécession ? quelle garantie pour la minorité musulmane ? quel statut pour les Intouchables ?...).
Pendant ce temps, les mouvements de désobéissance civile n'en finissent pas de perturber le sous-continent.
Le 2 août 1935, Londres promulgue une nouvelle loi, le Government of India Act, qui détache de l'Inde la Birmanie et surtout transforme l'Inde en une fédération de onze provinces avec chacune leur gouvernement et leur assemblée.
Les premières élections, en 1937, débouchent sur une nette victoire du Congrès avec le résultat paradoxal d'entraîner une rupture entre hindous et musulmans.
Ces derniers, représentés par la Ligue musulmane, s'offusquent d'être tenus à l'écart du travail des assemblées par les élus du Congrès et s'inquiètent d'un système électoral qui lamine les minorités.
Au sein de la Ligue, l'idée d'un État musulman séparé gagne du terrain. Son chef, Mohammed Ali Jinnah, s'y rallie en 1940. Sous le nom de Pakistan, cet État regrouperait les deux principaux territoires à majorité musulmane, l'un à l'ouest, suivant la vallée de l'Indus, l'autre à l'est, à l'embouchure du Brahmapoutre.
Cette perspective scandalise Gandhi, qui veut tout faire pour l'empêcher.
Là-dessus arrive la Seconde Guerre mondiale. En 1942, les Japonais atteignent la Birmanie et menacent Calcutta !
Tout en condamnant la violence et, pire encore, l'alliance avec l'ennemi japonais dans laquelle se compromet l'ultra-nationaliste Bose, le Mahatma lance le 8 août 1942, à Bombay, un mot d'ordre radical à l'adresse des Britanniques : «Quit India !» (Quittez l'Inde !). Il s'ensuit une nouvelle vague de désobéissance civile qui contrarie l'effort de guerre anglais.
Après la guerre, les Anglais, qui ont d'autres soucis en tête, ne tiennent plus à différer l'indépendance des Indes. Alors explosent les vieilles haines entre musulmans et hindous.
L'assemblée constituante convoquée en 1946 par les Britanniques est boycottée par la Ligue musulmane. Les affrontements sanglants entre les deux communautés commencent à se multiplier.
En février 1947, le gouvernement de Londres nomme au poste de vice-roi lord Mountbatten, cousin de la future reine Elizabeth II, au demeurant un homme remarquable et brillantissime. À lui échoit la responsabilité des dernières négociations.
Lord Mountbatten cultive d'excellentes relations avec le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru, issu de l'assemblée constituante.
À la date prévue, le 15 août 1947, a lieu à Delhi la passation des pouvoirs entre le dernier vice-roi de Sa Majesté et le Premier ministre de l'Union indienne. Pendant ce temps, à Lahore, Ali Jinnah proclame l'indépendance du Pakistan.
C'est le début d'un immense déplacement de population accompagné de rixes meurtrières. Près de vingt millions de personnes franchissent les nouvelles frontières dans un sens ou dans l'autre, des hindous pour gagner l'Inde, des musulmans le Pakistan.
Quelques mois plus tard, les armées indienne et pakistanaise s'affrontent pour le contrôle du Cachemire, une principauté à majorité musulmane mais avec un souverain hindou. Ce différend n'est pas réglé 60 ans plus tard...
Source: Herodote
Note: Le 26 janvier 1950 : l'Inde devient une République