Memoire D'Encrier Rodney Saint-Éloi: Édition sans frontières
Le samedi 09 sept 2006
Valérie Gaudreau
Si une maison d?édition ressemble aux écrivains qu?elle publie, on peut dire de Mémoire d?encrier qu?elle est variée, colorée, engagée et résolument libre. Portrait une maison d?édition qui fait tomber les frontières.
Fondée à Montréal en 2003, Mémoire d?encrier frappe d?entrée de jeu par la diversité des textes qu?elle publie et, surtout, par l?origine de leurs auteurs. Antillais, Maghrébins, Africains, Belges, Français, Québécois ou encore Franco-Ontariens trouvent leur place dans les pages de cette maison tenue à bout de bras par Rodney Saint-Éloi et quelques copains.
Pour cet écrivain
haïtien de 43 ans qui a transité par Québec avant de s?installer à Montréal, en 2001, Mémoire d?encrier représente la passion, la rencontre de l?autre, la plus belle façon de tisser des liens et de faire entendre des voix différentes dans le paysage littéraire québécois. « J?ai beaucoup entendu parler de minorités visibles. J?ai regardé et j?ai vu les minorités. Je me suis dit : ? Où sont-elles visibles ? ? Sur les trottoirs, dans les prisons ? Mais pas dans les librairies ni dans les bibliothèques », dit-il en entrevue.
Pour Saint-Éloi, qui avait déjà amorcé le métier d?éditeur à
Port-au-Prince, fonder sa propre maison au Québec allait donc de soi. « J?ai commencé à écrire très jeune et à publier également. L?édition est venue comme un serrement de mains, car tous mes amis sont des écrivains, et je me suis dit : ? Voici bien une manière d?être ensemble, de s?inscrire en collectif dans l?écriture et dans le temps ?. »
Collectivité, solidarité, partage. Ces mots reviennent souvent chez Rodney Saint-Éloi, qui conçoit le rôle d?éditeur comme celui d?un « passeur ». « Si écrire est un acte solitaire, éditer est plutôt une affaire d?équipe, où l?autre est présent avec sa soif de monde. »
Et ce, même si tenir une maison d?édition n?est pas chose facile. Mémoire d?encrier ne roule pas sur l?or, reconnaît-il, mais à ses yeux, la passion des mots n?a visiblement pas de prix.
Utopiste, donc, monsieur l?éditeur ? Pourquoi pas ! « Disons qu?il s?agit de brandir certaines utopies comme l?espoir, l?amour, la poésie, la justice et la beauté ! » lance Rodney Saint-Éloi.
Trois nouveautés
En offrant une tribune aux poètes, essayistes et romanciers d?ici et d?ailleurs, Rodney Saint-Éloi espère faire entendre des voix de la relève, mais aussi d?auteurs établis qui n?avaient jamais été publiés ici. Parmi eux, on retrouve Raphaël Confiant, auteur martiniquais important dont la Trilogie tropicale réunit les romans Le Bassin des ouragans, La Savane des pétrifications et La Baignoire de Joséphine. « Cette trilogie est un ouvrage de première importance, écrite par un Nègre fondamental », dit Rodney Saint-Éloi de cet ouvrage qui se distingue par sa langue originale et son ton tragi-comique.
Plus près de chez nous, Mémoire d?encrier a publié cet été Jazzman de Stanley Péan. Véritable journal d?un mélomane, Jazzman nous présente ? où plutôt nous réaffirme ? la passion que voue l?écrivain québécois d?origine haïtienne au jazz.
Un peu plus tôt cette année paraissait aussi Chroniques d?un leader haïtien comme il faut de Gary Victor. Drôle de bibitte inclassable, ce livre réunit des sketchs radiophoniques diffusés sur les ondes de Radio Métropole à Port-au-Prince entre 1999 et 2005. Satire délirante de la société haïtienne, ce livre suit les tribulations d?un certain Albert Buron, dirigeant vaguement parano et parfaitement mégalo. Si on s?amuse et se désole des excès de ce « leader haïtien comme il faut », on ne peut s?empêcher, aussi, d?y voir les travers des politiciens et élites de toutes origines confondues. Pour le meilleur. Et pour le pire.
RAPHAËL CONFIANT, Trilogie tropicale, Mémoire d?encrier, 218 p.
STANLEY PÉAN, Jazzman, Mémoire d?encrier, 192 p.
GARY VICTOR, Chroniques d?un leader haïtien comme il faut, Mémoire d?encrier, 151 p.