Syfia InternationaI / Monde noir agence de presse
Envoi 04-22 du 2 juin 2004
Haïti
En attendant la prochaine pluie
(Syfia Haïti) Alors que la saison des cyclones commence à peine, Haïti compte déjà plus de 1000 morts emportés par les avalanches d'eau et de boue qui dévalent soudainement des montagnes. Les habitants des bidonvilles qui surplombent Port-au-Prince s'attendent au pire.
"Nous sommes en danger, c'est certain, mais nous n'avons pas le choix.". Devant sa masure de Djobel, un bidonville accroché à l'une des montagnes qui surplombent la baie de Port-au-Prince, Boulosse Larose hausse les épaules en signe d'impuissance. Comme ses voisins, il est inquiet. Les pluies torrentielles qui ont dévasté le sud-est d'Haïti la semaine dernière - faisant au moins 1073 morts et des milliers de sans-abri - n'annoncent rien de bon. La saison des cyclones qui débute à peine lui fait craindre un glissement de terrain, comme celui d'octobre 2003 qui a fait au moins quinze morts et des dizaines de sinistrés en plein coeur du bidonville. "Les temps difficiles sont devant nous", soupire-t-il, fataliste.


Planté en face du très sélect hôtel Montana à Pétion-Ville, Djobel n'a pas beaucoup changé depuis le drame. Construites en blocs de béton, voire en simple bois tressé, les masures de Djobel ont poussé dans l'anarchie ces dernières années, le toit de béton de l'une se confondant avec la cour en terre battue de l'autre comme dans un gigantesque escalier. Sans travail depuis trois ans, Boulosse a construit la sienne près d'un ravin. Une pièce d'une dizaine de mètres carrés pour lui, sa femme et ses quatre enfants, âgés de 5 ans à un mois. "J'ai eu quelques frissons après les pluies de la semaine dernière car un glissement a endommagé le sentier qui conduit chez moi, dit-il en observant deux jeunes hommes poser les fondations d'un deux-pièces, sur une portion de terrain contiguë à la sienne où une voiture aurait du mal à se garer. Quand j'ai construit ma maison, j'avais un emploi et j'ai fait aménager un mur de soutènement. Au moins, ça me rassure".
Catastrophe annoncée
Dans le ravin tout proche, des jeunes filles font la lessive dans un filet d'eau douteux. D'autres s'y baignent. Sur la rive, des cabris s'étranglent au bout de leur corde, près du linge étendu pour sécher sur les galets. Sania, 15 ans, habite elle aussi Djobel. Contrairement à Boulosse, elle se dit en sécurité. Sa maison n'encourt aucun danger, croit-elle : "Ce sont surtout les voisins qui ont construit dans la ravine qui doivent s'inquiéter. Moi, je n'ai pas peur". Quand je lui fais remarquer que les maisons détruites en octobre étaient construites à même la montagne et non en bordure immédiate du ravin où suinte constamment un filet d'eau, son sourire s'éteint. Un silence pesant s'installe. Je n'insiste pas.


Devant la catastrophe annoncée, certains sont déjà partis. La petite maison de Rose-Laure, une riveraine rencontrée en octobre dernier, est abandonnée et partiellement démolie. La grosse racine qui l'avait retenue et empêchée de sombrer dans la boue a disparu, comme Rose-Laure qui a fui le quartier.
Djobel est emblématique de ces dizaines de quartiers construits dans l'anarchie à mesure que le défrichement grignote les montagnes. À Fonds-Verrettes, une des localités récemment sinistrées, un religieux rapporte que la population a rasé plus de la moitié de ce qui restait de la Forêt des pins entre le départ du président Aristide fin février et la catastrophe du 24 mai... Cette réserve protégée de 32 000 ha en compterait moins de 18 000 aujourd'hui. Alarmées, les autorités stigmatisent la déforestation qui accroît les risques d'érosion et prévoient la création d'une police forestière, composée notamment d'ex-militaires.
Dramatique déforestation


Il était temps. La forêt qui recouvrait 75 % du territoire au lendemain de l'Indépendance, en 1804, 20 % en 1956, 9 % en 1987, n'en couvrait plus que 3 % en 1999, le charbon de bois restant la principale source d'énergie pour plus des trois quarts de la population. A la moindre averse, des torrents de boue et de pierre dévalent les montagnes, barrant routes et chemins. À Port-au-Prince, les artères se transforment en cloaque. Même la rue Républicaine, qui passe devant le palais présidentiel, n'est pas épargnée. La situation est encore plus grave dans le quartier de Martissant, au sud de la capitale. Après chaque pluie, déchets, boue et autres alluvions bloquent un long tronçon de la Nationale 1, provoquant de gigantesques embouteillages. Des hauteurs déboisées où s'accrochent de plus en plus de masures, les ordures jetées à la volée sont charriées par le courant et vont s'échouer au bas de la ville, dans la zone du Bicentenaire, autrefois le plus beau boulevard de la Caraïbe.
Hocha
Joseph Edgard Célestin