Education: Quel enseignement pour la grammaire? Alain Bentolila: une langue bien pendue
par Laurence Debril
Alain Bentolila, linguiste passionné, homme de terrain, veut mettre les mots au service de l'intelligence. Le 29 novembre, il rend au ministre de l'Education un rapport sur l'enseignement de la grammaire
'il n'avait été linguiste, il aurait fait un excellent conteur. La rhétorique d'Alain Bentolila convie indifféremment dans ses démonstrations Copernic, la chèvre de M. Seguin, Chomsky et les petits lapins. Dans l'intimité d'un cabinet ministériel, une classe de maternelle ou un amphi de la Sorbonne, il pratique la même dialectique. "Toute défaite de la langue est une défaite de la pensée", tel est son credo depuis plus de trente ans. C'est donc à ce spécialiste de l'illettrisme en France - il est membre de l'Observatoire national de la lecture et auteur de nombreux ouvrages - que le ministre de l'Education nationale, Gilles de Robien, a demandé, à la fin d'août, de réfléchir à la rénovation de l'enseignement de la grammaire.
Parmi ses propositions
Améliorer les connaissances en grammaire des futurs maîtres. Les jeunes enseignants eux-mêmes doivent passer plus de temps à l'apprentissage de la grammaire. Livres à utiliser, termes à employer: les méthodes seront précisées.
Etablir une progression logique de l'apprentissage. «Il faut aller du simple au complexe, du fréquent au rare. Commencer par le sujet, non par le complément d'objet...» Bentolila propose un programme en trois étapes, du primaire au collège.
Aller de la règle à son illustration, et non l'inverse. «La grammaire ne doit pas se découvrir au fil du texte. Des phrases choisies doivent servir à démontrer la règle.»
Etablir une terminologie unique. «Ce que certains profs appellent un ??complément d'objet second'' devient parfois, selon d'autres, un ??complément d'attribution''. La grammaire ne peut pas être fantaisiste. Nous devons tous utiliser le même langage.»
Son rapport, qui vise à "remettre de l'ordre", sera rendu mercredi. En octobre, un sondage mené par TNS Sofres révélait que, pour 73% des parents, la grammaire et l'orthographe étaient moins bien enseignées qu'avant. Chaque année, entre 60 000 et 65 000 jeunes sortent du système éducatif en éprouvant des difficultés à lire et à écrire. Sujet-verbe-complément: la trilogie n'est pas sainte pour tous. Même pas pour les bons élèves. "La phrase offre pourtant la possibilité de laisser des traces sur l'intelligence d'autrui, insiste Bentolila. Or, si ces enfants ne peuvent imprimer une marque intellectuelle, ils compenseront avec leur physique."


Ce fils d'instit, né en 1949 en Algérie dans une famille juive où l'on parlait l'arabe, l'espagnol et le français, est un homme de terrain. Arrivé en France en 1961, il part pour Haïti à la fin de ses études en vue de lutter contre l'analphabétisme. Le silence ouaté des bibliothèques, très peu pour lui. A la façon d'un VRP du français, il court la campagne, multipliant les conférences. "Outre ses qualités scientifiques, c'est un passeur d'idées qui connaît parfaitement le quotidien des enseignants et des élèves", note Jean-Louis Nembrini, conseiller au cabinet de Gilles de Robien.
"Je cherche juste à éclairer"
Les deux hommes se sont rencontrés sous le gouvernement Raffarin, au sein de l'équipe de Luc Ferry (alors ministre de l'Education nationale) et de Xavier Darcos (Enseignement scolaire). Jack Lang et Ségolène Royal, leurs prédécesseurs respectifs, ont, eux aussi, bénéficié de l'expertise de Bentolila. Aujourd'hui, certains le disent proche de Nicolas Sarkozy. Le professeur dément, amusé, même s'il reconnaît ne pas être "franchement à gauche". "Le temps de l'éducation est bien trop long pour les hommes politiques, explique-t-il. Moi, je cherche juste à éclairer." Et de citer un proverbe arabe: "Il faut savoir couper l'arbre quand on sait que l'on ne mangera pas ses olives. Et en être heureux."