RAPPORT SUR LA GRAMMAIRE: "Ne surestimons pas la grammaire"
Un rapport a été remis aujourd'hui au ministre de l'Education Gilles de Robien sur la grammaire. Que pensez-vous des annonces faites ?

- Je ne l'ai pas lu mais d'après les propos de son auteur Alain Bentolila, j'ai compris qu'il prônait le retour à un enseignement plus traditionnel, c'est-à-dire repartir sur l'étude des phrases plutôt que des textes. J'ai été professeur de français au lycée, j'enseigne à l'université. J'ai compris que ce qui compte dans la construction d'une phrase, c'est le sens qu'on lui donne. Apprendre "SVO" (sujet-verbe- objet direct ou indirect) n'apporte pas cette valeur essentielle qui est d'apprendre à penser. Il faut s'éloigner de l'enseignement de la grammaire au sens de méta-langage : on apprend à parler avant tout en parlant, en pratiquant la langue. D'abord l'oral, puis l'écrit. Bien entendu, un peu d'analyse sur la construction et la structure de la phrase est nécessaire, mais pas indispensable. Ce qui importe plutôt, c'est la compréhension de la fonction que possède le langage.


Alain Bentolila et Gilles de Robien se sont prononcés en faveur d'une approche plus simple et abordable de la grammaire, arguant que son enseignement était trop compliqué. Rejoignez-vous cette analyse ?

- C'est ce qu'ils affirment. Maîtriser quelques notions fondamentales est un plus. Mais avez-vous déjà entendu un enfant faire de grosses erreurs de syntaxe ? Alain Bentolila donne son rapport à Gilles de Robien : jamais un enfant va dire "rapport donne à Bentolila Gilles de Robien". L'enfant a compris, par la pratique de l'oral, la construction de sa phrase et sa signification. Il n'inversera pas les groupes. Et cela n'a rien à voir avec l'enseignement de la grammaire qu'il a reçu en classe. Simplifions, allons du plus simple au plus compliqué? L'enfant y gagnera : il apprend ainsi à élaborer sa pensée. Dans les années 70, j'ai participé aux travaux de l'Institut national de recherche pédagogique, notamment sur les langues orales. Je me suis notamment penchée sur le créole haïtien qui s'apprend par des proverbes, des comptines? Voilà ce qu'il faut : développer l'oralité de la langue, et ensuite passer à l'écrit. Je ne suis pas sûre que l'enseignement de la grammaire soit essentiel, elle n'est qu'un vêtement sur la pensée.

Une réforme de la grammaire ne serait donc pas indispensable?
- Elle est peut-être nécessaire. Nous avons atteint aujourd'hui une sophistication inutile mais ne surestimons pas la grammaire. Une réforme qui porterait uniquement sur la grammaire serait trop limitée. L'enseignement global du français est à revoir. Les jeunes manquent aujourd'hui de vocabulaire, de lexique. Développons ce vocabulaire dès la maternelle. A une époque, nous évoquions le français "passe-partout", parlé de façon correct, accessible à tous, dans toutes les catégories sociales. Nous nous en sommes éloignés.