Vingt ans après la sortie de son premier roman, Comment faire l?amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière met le cap sur la littératrure jeunesse, pour nous offrir un joyau, un hymne à l?enfance Je suis fou de Vava.
À cinquante trois ans, l?écrivain qui s?est établi à Montréal depuis 1976 s?offre un véritable retour au pays natal. C?est l?occasion de redécouvrir Petit Goâve, la mer turquoise qui lèche ses côtes, ses montagnes qui courtisent le ciel. C?est aussi le temps des retrouvailles entre amours, entre amis et en familles. Au terme de ce voyage, Dany Laferrière se retrouve à la croisée des chemins où le réalisme et le merveilleux s?accouplent pour donner naissance au rêve.
« Vieux os » (Dany Lafferière) n?a que dix ans, il vit avec sa grand-mère Da, pourtant il raffole de Vava l?amie de sa cousine Didi. Vieux os regorge d?énergie, il sait rire, danser, chanter, rêver et se battre, mais n?ose pas dire je t?aime. Dès qu?il s?approche de Vava, Vieux os à chaud, il a froid, il se sent mal. Vava semble plûtôt s?intéresser à Frantz, l?ami de Vieux os. Vieux os aimerait tant être à la place de Frantz.
À travers ce récit, Dany Lafferière recrée son enfance comme un espace temps à quatre dimensions, amour et complicité ? émerveillement - intérrogation ? rêve.
Amour et complicité sont les thèmes récurrents de l?histoire. Amour de Vieux os pour Vava et Da. Complicité entre Vieux os et Didi. Amour de Vava pour Frantz. Complicité entre Vava et Didi. Chez Vieux os, amour et complicité débordent largement le cadre des rapports strictement humains. C?est par amour que chaque après midi, dès que Da eût fini d?arroser sa galerie, Vieux os tente désespérement de sauver quelques unes des fourmis qui se noient dans les fentes des briques. Il y a une telle complicité entre Vieux os et son chien Marquis, que ce dernier l?attend toujours à la sortie de l?école.

Pour Dany Laferrière, l?enfance c?est le temps de l?émerveillement et des plaisirs innocents. Vieux os est avant tout amoureux de la vie. Son univers n?est pas fait de héros Disney, n?empêche qu?il vit son enfance comme un conte de fées. Son enfance nous rappelle qu?il n?y a pas que Harry Potter, Spiderman et les jeux vidéos qui puissent faire les délices d?un gosse. Vieux os sait se régaler à la vue des flamboyants en fleurs, qui annoncent la fin des classes. Ses premiers contacts avec la mer, ses promenades sous la pluie, ses interminables parties de foot, le bain de feuilles d?oranger, la robe jaune de Vava, sont autant de souvenirs qui le font frissonner.

Chez l?enfant l?émerveillement suscite souvent craintes et interrogations. Comme tout enfant qui se respecte, Vieux os est fasciné par la mer. Cette fascination ne va pas sans une certaine crainte ; celle de se faire manger par les poissons, qui, probablement savent qu?il est un grand mangeur de poissons. Excellent raisonnement pour un enfant de dix ans !
Vieux os ne se contente pas d?observer et de se poser des questions, il les répond parfois dans les limites de sa perception des êtres et des choses. Il sait que le ciel est bleu à cause de la mer. Il parie que la pluie est la preuve que le ciel est liquide. Qui dit mieux ?
Vieux os a grandi dans une ville où le réel et l?imaginaire se côtoient harmonieusement. Il n?y a rien d?étonnant que son enfance soit marquée par des histoires de zombis, de loups-garous et de bouchers qui se transforment en chevaux après minuit.
Vieux os vit sa vie comme un rêve teinté de jaune et de rouge. Jaune comme la robe de Vava. Rouge comme la bicyclette de ses rêves. Ses rapports avec la vie ont un caractère ludique et onirique.
Dany Lafferière est un écrivain au parcours agité. Pourtant de Petit Goâve à Montréal, du Petit Samedi soir aux grands rendez vous littéraires internationaux, il porte en lui ses souvenirs d?enfance comme une amulette. Ne serait-ce pas une façon de conjurer les démons de l?exil ? « Je suis fou de Vava » se présente comme une passerelle indispensable à l?auteur, pour ses multiples allers- retours entre Haïti et Montréal, entre le temps de l?enfance et l?âge adulte. La réécriture de son enfance, permet à Dany Lafferière de transcender l?exil, qui n?est plus synonyme de bannissement, mais devient un espace d?échange, de métissage et une opportunité de recréation.

Publié sous un label littérature jeunesse, Je suis fou de Vava se lit à n?importe quelle âge. Car peu importe notre statut social, la couleur de nos yeux ou la forme de notre nez, nous avons tous une histoire à raconter. L?histoire de nos dix ans, de nos folies, de nos bêtises. L?histoire des amours vécus comme autant de rendez vous manqués.
Si ce livre appartient au « premier lecteur qui l?ouvre pour découvrir son enfance », il s?adresse avant tout à ces millions d?hommes et de femmes à qui on a volé leur enfance. À ces enfants qui ne connaîtront jamais la magie de l?enfance, Danny Laferrière lance une invitation au voyage. À une époque où le droit à l?épanouissement est réservé à une minorité d?enfants-privilégiés, le texte de Dany Laferrière se lit aussi comme un plaidoyer contre la non assistance à enfant en danger.
Déjà abonné au succès, Dany Lafferière fait son entrée au panthéon des classiques de la littérature jeunesse. Il faut aussi rendre un hommage bien mérité à ses complices, le dessinateur Fréderic Normandin qui a réussi ce mariage entre la poésie des mots et des couleurs, ainsi qu?à Lyonel Trouillot qui a assuré la traduction créole du livre.
Souhaitons que Dany Lafferière fasse d?autres détours vers la littérature jeunesse et nous gratifie d?autres billets pour un séjour au pays de l?enfance.
Source: Le Matin