Blanc et noir dans le miroir de l'art
culture, vendredi 12 janvier 2007, 09:40
Autour du spectacle "Architruc", un programme varié et alléchant pour interroger nos identités.
D ans la pénombre du Grand Manège, Sophie Pirson a l'oeil sur tout. Si l'exposition d'art contemporain présentée ici jusqu'à la mi-février a été entièrement concoctée par Pierre-Olivier Rollin, directeur du BPS 22 à Charleroi, c'est bien elle qui a eu l'idée du vaste programme qui va animer Namur durant plusieurs semaines.
Au départ de celui-ci, le spectacle Architruc, fable baroque de Robert Pinget mise en scène par Ahmed Madani avec des comédiens réunionnais. Patrick Colpé, directeur du centre culturel régional et du théâtre de Namur voit immédiatement dans ce spectacle l'occasion de développer une série d'activités annexes. Le service éducatif, dirigé par Sophie Pirson, se met alors en branle.
« On s'est dit qu'on allait parler de la couleur noire, du concept de négritude d'Aimé Césaire. Où en est-on aujourd'hui par rapport à cela ? Pour en parler, nous avons voulu brasser toutes les disciplines artistiques. Ce que nous voulons, c'est soulever une série de questions. »


Dans un premier temps, la jeune femme s'adresse à Pierre-Olivier Rollin du BPS 22 à Charleroi pour qu'il présente une exposition d'art contemporain autour du concept d'Impression noire. « Mise au courant de notre projet, Bernadette Bonnier, nouvelle directrice du Service de la culture de la Province, a aussitôt embrayé en proposant une deuxième exposition rassemblant trois artistes contemporains africains, Toma Muteba Luntumbue, Aimé Mpané et Aimé Ntakiyica. J'ai voulu aussi qu'il y ait un spectacle de danse et puis que l'on s'interroge sur le texte. Nous avons travaillé en ce sens avec le festival Voix de Femmes. Avec la Charge du Rhinocéros, nous proposons un débat à la suite de la projection du documentaire Quatre chemins sur le festival du même nom en Haïti... »


Les activités se déclinent ainsi dans tous les domaines, du concert au spectacle jeune public en passant par des séances de cinéma, des stages et des ateliers. Avec même, dès ce dimanche, un petit déjeuner conté sous l'arbre à palabres du Grand Manège.
Un programme énorme débordant largement des territoires habituellement dévolus aux services éducatifs. Mais dans ce domaine, comme partout, les choses bougent.
« Quand j'ai été engagée, explique Sophie Pirson, c'était clairement pour proposer, par le biais d'autres activités, le prolongement des questions posées sur le plateau. Je me suis rendu compte qu'il fallait aller plus loin, ouvrir des questions de société en réunissant des publics différents. »
La série « Éclairage public » va dans ce sens, proposant tous les mois une rencontre-débat autour d'une question artistique posée par un des spectacles du moment.
« Je ne conçois pas un service éducatif autrement que comme ça. Pour moi, l'art doit poser des questions sur la société. On peut amener ainsi des gens différents à se rencontrer, à discuter. »
Pour cela, l'équipe namuroise ne laisse rien au hasard. « Ce bar installé à l'entrée du Grand Manège l'a été à notre initiative. Pour amorcer le dialogue, cela nous semble un outil essentiel ».
Mais le travail en question demande du temps, de la volonté et des moyens. D'autant qu'il ne correspond pas vraiment aux vieux schémas du secteur. « Il est temps de repenser le socioculturel, martèle Patrick Colpé. Dans le décret sur les centres culturels, datant des années 70, les mots artiste ou création n'apparaissent jamais. Il faut pourtant bien constater aujourd'hui que la politique menée depuis cette époque nous a menés dans une impasse. Il est faux de prétendre qu'un Mozart sommeille en chacun de nous. Si l'on veut faire un vrai travail de fond, il faut repartir de l'artiste, avec une vraie exigence artistique. »
« Impression noire » apparaît à cet égard, comme un modèle du genre.
Exposition « Impressions noires » et plurielles au Grand Manège
L'Afrique en questions
Dans le cadre du festival singulier « Impression noire », l'art contemporain interroge le continent africain.
S ous l'arbre à palabres, deux hommes discutent. Chacun donne son point de vue puis, arrivés à un accord, tous deux repartent vers leurs occupations. Le premier s'en va régler l'intensité sonore d'un moniteur vidéo tandis que le second se dirige vers nous, sourire aux lèvres.
Nous ne sommes pas à Ouagadougou, Kinshasa ou Bamako mais à Namur, dans le vaste hall d'entrée du Grand Manège. C'est là que, jusqu'au 18 février, on peut découvrir une sélection d'oeuvres d'artistes africains contemporains ou d'artistes européens influencés par l'Afrique.
Plutôt que de chercher dans les oeuvres présentées une supposée « africanité », Pierre-Olivier Rollin, directeur du BPS 22 et commissaire de l'exposition, a voulu rassembler des pièces et des artistes qui, tous, parlent de l'Afrique à leur façon.
Ainsi l'arbre à palabres évoqué plus haut est l'oeuvre du Burundais Aimé Takiyica. Intitulée Les paroles s'en vont, les écrits restent, elle est composée d'une nuée d'annuaires téléphoniques aux pages largement ouvertes comme des oiseaux en plein vol. Le téléphone comme instrument de palabres par-delà les océans.
Un peu plus loin, une pièce ancienne de Johan Muyle, Heureusement que la pensée est muette, propose un Christ prolongé par une queue de sirène réalisée à partir de boîtes de conserve, par des enfants des rues, à Kinshasa.
Le Sud-Africain Kendal Geers est présent avec une statuette de divinité africaine complètement emmaillotée par une de ces bandes de plastique rouge et blanc dont on se sert pour délimiter les chantiers. S'agit-il de protéger la statuette ou d'en neutraliser les supposés pouvoirs ? Chacun se fera son idée.
Entre violence
et bonheur fragile
Fernando Alvim nous questionne à propos de son Angola natal. Un pays dont l'histoire propre a été balayée par une culture occidentale imposée. Un caisson lumineux montre ainsi le Che, Lénine, le Christ, Marx. Une deuxième oeuvre, très forte, évoque le conflit qui opposa l'Angola et l'Afrique du Sud durant 27 ans.
Juste à côté, le bonheur fragile d'une bulle de savon en mouvement entre deux mains serrées est filmé par Edith Dekyndt. En face, une oeuvre de Gast Bouchet et Nadine Hilbert montre sur deux écrans une série de dias d'une Afrique du Sud de l'après-apartheid où les signes de violence sont encore partout visibles.
Les pictogrammes de la Sud-Africaine Lisa Brice évoquent aussi la violence des discriminations dans de petits caissons lumineux comme on en trouve dans les aéroports.
Quant aux bustes sans expression de Barthélemy Toguo, ils sont aussi des tampons géants, à l'image de ces cachets indispensables pour circuler de par le monde. Circuler, c'est ce qu'a fait Vincent Meessen à Ouagadougou. Revêtu d'un costume blanc réalisé par une coopérative de femmes burkinabées à partir de boules de coton, il déambule dans les rues du centre-ville sous l'oeil d'une caméra captant toutes les réactions des passants. Étonnement, amusement, gêne, agressivité : son allure de sorcier blanc au pays des Noirs suscite une multitude de réactions que son petit film nous fait découvrir.
En une dizaine d'oeuvres, l'exposition nous pose ainsi une solide série de questions. Dans le droit fil d'un programme mêlant les genres et secouant nos habitudes.
Pratique
Notre petite sélection dans l'imposant programme d'« Impression noire ».
« Architruc ». La pièce de Robert Pinget mise en scène par Ahmed Madani. Jusqu'au 23 janvier.
« C'est-à-dire ». Chorégraphie de Seydou Boro. Les 30 et 31 janvier.
« Yaguine et Fodé ». Bouleversant spectacle de Pietro Varrasso. Les 2 et 3 février.
« Perles d'amour ». Concert rassemblant Marlène Dorcena (Haïti), Minyseshu (Ethiopie), Cécile Kayirebwa (Rwanda) et
Talike (Madagascar). Le 9 février.
« Impressions noires ». Expos d'art contemporain au Grand Manège. Jusqu'au 18 février. Entrée libre.
« Odeurs d'Afrique ». Photographies de Thomas Chable au Théâtre royal. Jusqu'au 17 février, entrée libre.
Mais aussi. Rencontres, ateliers, cinéma, stages...
Info : 081-226.026,
www.theatredenamur.be.