(Re)découvrir Toussaint Louverture
Chaque fois qu'on étudie l'histoire militaire et politique de Jean Marie Clerck François Dominique Toussaint Bréda devenu Toussaint Louverture le 29 août 1793, on craindrait de s'enfoncer dans le monde du merveilleux avec des scènes qui s'apparentent à des fables ou à des légendes. L'historiographie de ce Toussaint originaire du Dahomey (actuellement Bénin), issu de la Tribu des Alladas, pris pour un grand planificateur et considéré à juste titre comme le personnage par excellence de la révolution à Saint Domingue, est à la fois riche et contradictoire. Mais ne peut-on pas aujourd'hui faire le point?
Libre depuis 1776, soit à l'âge de 33 ans, un an avant d'épouser Suzanne Sémon, mère de ses deux fils Isaac et St Jean, Toussaint est fermier quelques années avant la révolution d'une petite habitation caféière à Petit Cormier, à la Grande Rivière du Nord.
Relater que Toussaint, propriétaire de 16 carreaux de terre et de 13 esclaves, savait passer 15 jours en campagne encourant tout éventuel danger avec ses soldats, se contentant pour subsister de la moitié d'une cassave et d'un verre d'eau par jour est une vérité éblouissante. En dépit de tout, il était d'une endurance sans pareille.
Très tôt, Toussaint est impliqué dans les luttes pour la révolution. En décembre 1791, c'est lui qui dirige la délégation d'esclaves chargée de négocier avec l'assemblée coloniale du retour des insurgés sur leurs habitations. Faisant partie des troupes de Georges Biassou, il passe avec lui au printemps 1793 sous le pavillon espagnol. Et c'est surtout à partir de cette période qu'il émerge avec son âme de chef en tant que meneur d'hommes. Et quand le 18 mai 1794, il a pris la décision d'abandonner l'armée espagnole au profit de l'armée française dont il devient général en chef en 1797, il était un vrai chef.

C'est vraiment intéressant de lire les comptes rendus de combats envoyés à Lavaux par Toussaint qui venait de remporter une éclatante victoire un Jean-François Papillon : « Je me suis mis d'attaquer Jean-François, j'ai attaqué à la fois le Dondon et le Fort-Liberté, et tous les autres postes, lesquels ont été enlevés le sabre à la main. Peu s'en est fallu que je n'aie pris Jean-François. Il n'a dû son salut qu'à l'épaisseur des halliers où il s'est jeté à corps perdu en abandonnant tous ses effets généralement. Je lui ai pris tous ses bagages. Mes troupes ont fait un carnage de ces gens et je lui ai fait beaucoup de prisonniers ». Ce militaire infatigable, rusé, intelligent, a toujours fait de pareils rapports en éliminant des adversaires et en occupant coup sur coup des postes ennemis.

Toussaint Louverture, par ses convictions bien enracinées de conduire à des victoires extraordinaires, marque de son sceau la période de 1793 à 1802 où la structure économique, sociale et politique de la colonie dominguoise se modifie largement. Un monde nouveau est né : plus d'esclaves mais des cultivateurs fixés sur les anciennes habitations par des lois, plus d'exclusif mais un commerce ouvert à tous, plus d'exilés avec le retour des émigrés, plus de domination blanche... On patauge dans l'autonomie tout en avançant vers une certaine indépendance.
Descendant de roi africain, Spartacus Noir, Premier des Noirs, centaure de la Savane, diplomate retors, Toussaint a donné naissance à une nouvelle société, une société multiraciale composée de planteurs français, anciens et nouveaux libres, esclaves devenus affranchis par l'achat de leur liberté ou libérés par leurs maîtres et affranchis par la naissance.
Ces nouvelles classes dirigeantes ne tardent pas à s'affronter dans une guerre impitoyable (1799-1800) qui enlève, comme le reconnaît Michèle Oriol (dans son livre Images de la Révolution à St Domingue, P. 73), tout avenir à une bourgeoisie nationale cohérente.
Enfin, cet homme qui a préparé le terrain pour l'Indépendance en éliminant Jean-Louis Villate, Léger Félicite Sonthonax, Etienne Maynaud-Bitfranc Laveaux, Gabriel Marie Théodore Joseph Hédouville, André Rigaud et doté la colonie d'une constitution, celle de 1801, courait à sa propre perte depuis le jour où il accepta de faire fusiller Moïse Zamor alias Moïse Louverture, d'ordonner le massacre de plusieurs milliers de paysans hostiles à sa politique dans le Nord et de faire un peu plus tard sa soumission au Capitaine général Charles Victor Emmanuel Leclerc qui commandait l'expédition portant son nom et qui avait l'appui de tous les pays ayant des colonies en Amérique.
Hélas, malgré ses beaux rêves et ses grands sentiments patriotiques, malgré sa bravoure, Toussaint Louverture, abandonné par ceux-là même qu'il défendait, est enlevé par Jean Baptiste Brunet (1763-1824) qui le fait exiler en France où il mourut seul au Fort de Joux.
Source: Le Nouvelliste