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HISTOIRE / RÉFLEXION / Haïti, première république métisse ?

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Thomas Alexandre Dumas
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Published by TiCam- 05-30-07
news HISTOIRE / RÉFLEXION / Haïti, première république métisse ?

Par Grégoire Dédéyan*
Le terme « métis » signifie avant tout « mélangé »; ainsi du fer contenant du soufre ou de l'arsenic est dit « métis ». Appliqué à l'être humain, il désigne le fruit de l'union de parents de races différentes. Étant donné la fausseté du concept de race et puisque le métissage ne se limite pas à la seule dimension physique, on peut dire qu'il se produit chaque fois que des hommes et des femmes d'origines différentes se mélangent.
Les Espagnols entre 1492, année où Christophe Colomb découvre l'île d'Ayiti et 1561, année où l'Espagne en cède le tiers occidental à la France, préparent le terrain à la fois pour Saint-Domingue et pour Haïti. Ils découvrent en effet un territoire vierge et riche dont ils s'emparent, en massacrent la population ou la tuent au travail et, en remplacement de cette dernière, instaurent la traite négrière. Le la est donné de ce que sera la colonisation des Amériques et de ce dont Haïti sera issue. Les trois principaux éléments en sont : des colons européens, une terre américaine volée et des populations africaines déportées et réduites en esclavage.
Le métissage s'effectue sur deux plans : entre les hommes, soit entre les colons et les esclaves mais aussi entre les esclaves eux-mêmes ; entre la terre et les hommes, soit entre les colons et les esclaves et la colonie. Il ne faut pas méconnaître l'influence d'une terre étrangère sur les hommes car en changeant d'environnement ils se modifient pour s'adapter. Rien ne permettra donc la reconstitution d'une unité originelle, le système colonial apportant trop d'éléments nouveaux pour ne pas changer les hommes et la terre en profondeur. Quelque chose de différent en émergera nécessairement.
On a trop pris l'habitude par commodité d'esprit, à l'image des négriers et des colons, de ne voir en ces hommes et femmes déportés et réduits en esclavage que des Africains ou des « nègres ». On oublie la diversité de ces populations et partant, la richesse culturelle qu'elles portaient avec elles. Si elles proviennent toutes de la côte ouest africaine, donc d'une région déterminée du globe, il s'agit de plusieurs pays et à l'intérieur de ces pays d'ethnies différentes où l'on ne parle pas la même langue, l'on n'a pas les mêmes mentalités et coutumes. En d'autres termes, celles et ceux qui se retrouvent entassés dans les cales des navires, d'autant que les négriers ont pris soin de séparer les semblables pour empêcher toute velléité de révolte, sont de parfaits étrangers les uns par rapport aux autres.
Ces populations, ces cultures, ces identités différentes fusionnent dans le moule esclavagiste et ne cesseront qu'à l'arrêt de la traite. L'africanité se renouvelle et se module sans cesse jusqu'à se couper de ses racines : l'Africain fraîchement arrivé dans la colonie était qualifié du terme péjoratif de « bossale », le mal dégrossi pas encore habitué aux moeurs locales, qui par la suite est devenu une insulte en créole haïtien.
Au métissage africain s'ajoute l'élément français. Même si colons et esclaves ont peu ou pas de rapports directs, ils vivent dans une relation d'interdépendance et donc d'influences réciproques : les cultures s'imprègnent peu à peu les unes des autres. Du système colonial et malgré lui, puisqu'il n'a qu'une visée économique, naît une culture propre c'est-à-dire une identité, rejetée par les colons mais inhérente aux esclaves. Par exemple, ces derniers assimilent tout ou partie de la langue française et de la religion catholique qui enrichies, et non pas amoindries voire corrompues par ce qu'ils sont, deviennent le créole et le vaudou, langue et religion par définition métisses sans être pour autant inférieures aux autres.
Le métissage s'opère aussi dans la chair. Il est plus évident parce que immédiatement identifiable quand naissent des enfants mulâtres mais tout aussi important, humainement parlant, quand deux Africains d'origines différentes s'unissent et donnent la vie : noirs ou mulâtres, les descendants d'esclaves deviendront des Haïtiens.
Ces derniers seront profondément marqués par la dynamique coloniale de Saint-Domingue qui se fonde, d'un point de vue humain, sur la rupture de l'identité et la distorsion de l'altérité.
La déportation scinde la personnalité de l'homme : en l'arrachant à son milieu, les négriers le dépossèdent de lui-même. Il se trouve comme écartelé entre un présent aussi ignoble qu'inéluctable et un passé devenu un inaccessible ailleurs tant temporel que spatial. Que pourra être la colonie pour lui, sinon une terre de malheur ?
Mieux que quiconque, l'esclave connaît sa condition car tout la lui rappelle chaque jour : il est corps de souffrance destiné à mourir pour satisfaire les besoins du colon. Dire qu'il a sa condition en horreur relève de l'euphémisme : il la hait, il en a honte, il n'y peut rien. Il ne veut pas se trouver où il se trouve ni faire ce qu'il fait : il refuse sa vie entière c'est-à-dire ce qu'il est. La fracture identitaire de la déportation, entre l'homme et son milieu, s'augmente de celle de l'esclavage, entre l'homme et lui-même.
Comme pour l'écraser un peu plus, se tient en face de lui son exact opposé : le colon. Ce dernier est venu volontairement dans la colonie pour s'y enrichir, il y a même trouvé en plus le pouvoir quasiment illimité sur autrui. Comme l'esclave il est devenu différent, sauf qu'il a tout gagné de ce que celui-ci a perdu. Dans leur antagonisme fondamental, ils ne vivent et n'existent pourtant que l'un par rapport à l'autre ; l'autre est leur raison d'être. Le colon est donc objet de haine car responsable du sort de l'esclave et objet d'envie car il jouit de tout ce dont ce dernier est privé. L'esclave fait certainement le lien entre couleur et condition : il est esclave parce que noir et l'autre maître parce que blanc. Pour prendre la place du maître, impossible fantasme, il faudrait être blanc mais pour (re)devenir un homme libre, il suffit que le maître meure.
La guerre d'indépendance répond aux deux exigences de se venger des Français pour laver l'affront et de les chasser hors du territoire pour être libres. Comme les esclaves ont été spoliés de leur liberté et de leur dignité, ils vont spolier les colons de leur autorité et de leurs biens. L'antagonisme passif entre l'esclave et le colon devient actif : l'esclave contre le colon. Le symbole de cette opposition, qui était aussi ce qui avait permis la traite, est la prétendue différence raciale manifeste dans la couleur de peau. On le retrouve dans la devise « l'union fait la force » qui signifie en effet « l'union des noirs et des mulâtres fait la force contre les blancs ». Ils inversent donc la situation en devenant à leur tour maîtres de la colonie dont ils vont faire leur pays.
Ce faisant, il reproduisent en le transformant le modèle colonial, d'autant que la constitution de la République ne repose pas sur un projet national avec une culture, une politique et une économie clairement définies mais sur l'opposition à un état de faits et ses responsables ; elle ne résulte pas d'un ouverture sur le monde mais d'un repli sur soi. Seul le désir de liberté, ou à l'inverse le débordement de souffrance, a uni les futurs Haïtiens.
Les Haïtiens de 1804 expulsent les Français mais adoptent le plus naturellement le français et le catholicisme romain comme langue et religion officielles, affectant le même mépris que les colons à l'égard du créole et du vaudou ou incapables de les croire légitimes et valables en tant que tels. La République officialise l'indépendance des anciens esclaves et affranchis en même temps que le rejet de leur culture et donc de leur identité ; elle s'affirme et se renie simultanément. La division et l'opposition fondatrices de la colonie ressurgissent au coeur de la nouvelle République.
Des peuples, des continents, des civilisations se sont croisées et mélangés pour donner naissance à Haïti, ce qui en fait la première république métisse.
Ce métissage, parce que forcé par le système colonial, a été source d'antagonismes profonds plutôt que de richesses, même si ces dernières demeurent à l'état latent. Une fois l'Indépendance acquise, Haïti n'a eu de cesse de se diviser à tous les niveaux : sans plus personne à qui s'opposer, les Haïtiens se sont opposés à eux-mêmes. Le pays, la nation, la République en ont été les victimes.
Haïti, prise dans ses contradictions, ne pouvait pas trouver son unité, son identité et par conséquent la voie qui lui était tracée. Comment se projeter dans le futur et avancer quand on ne parvient pas à sortir d'un passé trop lourd ? Et pourtant, n'est-ce pas dans ce douloureux et glorieux passé que se trouvent les clefs de son avenir ?
* L'auteur, un jeune Français immigré en Haïti, poursuit ses réflexions sur la genèse de la formation sociale haïtienne. Voir son article «Haïti, première république noire ? »
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