Urbanisme rime avec humanisme. La ville est faite pour l'homme. Elle devrait inspirer, inviter le visiteur à la découvrir. Bergeau ne répond pas à cette attente.
La logique de nos jours est d'ériger de nouveaux quartiers résidentiels dans l'irrespect total des normes urbanistiques. Bergeau, un quartier limitrophe de la section communale de Laurent situé à l'entrée Nord de la ville des Cayes, n'échappe pas à cet esprit anarchique qui bouleverse l'espace haïtien.
Des venelles en terre battue longeant les clôtures des grandes constructions élevées sur de vastes espaces ne cadrent pas avec ce paysage frais et boisé. Les sentiers de misère ne font pas honneur à ces belles maisons qui charment le regard.
Blotties dans des jardins bien entretenus, certaines résidences aux toits surmontés d'antennes paraboliques découpent l'horizon tout en soulignant leur élégance architecturale. Leur façade ne s'accorde pas avec la configuration de la rue, elle renvoie à d'autres constructions où l'ardoise, le béton, le verre, l'acier et le fer se mêlent dans un langage architectural hétéroclyte.
Absence manifeste de l'Etat
Bergeau est parcouru par des chemins poudreux toujours coincés dans la gorge des clôtures parallèles aux grandes constructions privées qui rétrécissent la voie publique. Ici, les voies qui insultent les splendides résidences ne mènent nulle part. Certaines s'arrêtent devant la porte de quelqu'un, continuent, ô comble d'aberration! juste derrière une résidence privée.
Dans le quartier de Longue Force, à Bergeau, le décor des autres secteurs se répète. Le directeur départemental Sud du ministère des Finances, Théobald Jean-Jacques, attribue ce phénomène à l'absence manifeste de l'Etat dans la commune des Cayes. L'unique fois qu'il a entendu parler de plan d'urbanisation de la ville des Cayes qui inclut Bergeau comme nouveau quartier résidentiel remonte au milieu des années 90. M. Frantz Guilite occupait alors la fonction de maire.
Aucune décision politique, aucun plan local concourant à l'organisation de l'espace, n'a été conçu. C'est plutôt la pression politique, la démographie galopante, l'occupation d'une grande partie des maisons par le commerce qui ont poussé les plus grands contribuables, les commerçants, les professionnels notamment, à s'éloigner de la ville des Cayes.
L'ingénieur Smith Jeanton, originaire de Port-au-Prince, installé à Bergeau, nous confie que, pour rien au monde, il ne viendra habiter dans les chaudrons de la capitale. Il aime se la couler douce à Longue Force, ce petit quartier boisé qui ne connaît pas la rigueur du soleil. Cependant, il déplore l'absence d'infrastructures dans son quartier qui aurait dû être conçu dans le cadre d'un plan de développement urbain durable.
Si urbanisme rime avec humanisme, c'est parce que l'organisation de l'espace s'articule avec des ensembles ayant une fonction sociale, économique, politique, culturelle et environnementale. L'urbanisme participe de projets collectifs qui tendent au développement durable. A Bergeau, chacun y va de son petit projet personnel. Tout propriétaire de maison qui se respecte dispose de son panneau solaire et d'Inverter puisqu'il existe peu de pylônes de distribution de l'énergie électrique dans le secteur. Il en est de même pour le réseau hydraulique.

Chaque propriétaire de résidence creuse son propre puits pour s'approvisionner en eau. « Cela peut créer un problème géologique », estime Théobald Jean-Jacques qui nourrit un projet d'eau potable en vue de desservir la population. C'est encore lui qui souligne que les lotisseurs, autrement dit ceux qui partagent les terres en lots pour les vendre, ne respectent pas les prescriptions légales et administratives en matière d'urbanisme, dans le souci de réaliser plus de bénéfice.
Nul n'est censé ignorer la loi
L'absence manifeste de l'Etat ne favorise pas l'application des instruments légaux. Les nouveaux quartiers poussent sans contrôle. L'illégal devient la norme dans une société qui a perdu ses repères. Et pourtant, les règles existent. L'article 4 du décret du 6 avril 1977 sur le lotissement indique que « tout dossier de lotissement sera soumis à l'approbation du service compétent du département des Travaux publics, Transports et Communications ». (Voir encadré)
Le prescrit légal et administratif en matière d'urbanisme en vue de l'établissement exclusif des zones résidentielles est foulé aux pieds. Nos populations paient les conséquences de l'absence de planification et du manque de vision de nos décideurs politiques.
Bergeau n'a pas la générosité de la ville des Cayes au tracé rectiligne de rues vastes qui se perdent à l'horizon. Bergeau est le signe prémonitoire d'un quartier-labyrinthe. Elle devrait s'inspirer de la ville des Cayes qui fut fondée en 1726 d'après un plan dessiné par M. de la Lance. Ce plan d'urbanisme a été un outil entre les mains des décideurs politiques. Aujourd'hui, quel outil disposent les collectivités territoriales pour freiner l'appétit des gens qui cherchent à occuper, de façon anarchique, n'importe quel espace ? Déjà, sur les bords de la rivière Lilet, à Bergeau, pousse timidement un bidonville.
Ce que dit le décret du 6 avril 1977
L'article 4 du décret du 6 avril 1977 sur le lotissement stipule que « tout dossier de lotissement sera soumis à l'approbation du service compétent du département des Travaux publics, Transports et Communications et comprendra :
a) un plan de situation ;
b) des graphiques faisant ressortir les lots prévus ;
c) la densité des constructions ;
d) les parties réservées aux loisirs, aux parcs, aux terrains de jeu, routes de pénétration ; conformément aux lois et règlements sur l'urbanisme ;
e) le plan de drainage figuré sur le relevé topographique de l'ensemble ;
f) le plan de la voirie comprenant les trottoirs, les caniveaux, la localisation des pylônes de distribution de l'énergie électrique, la canalisation hydraulique.
1) le règlement de copropriété qui interviendra entre les acquéreurs des lots ou parcelles quant aux droits des futurs propriétaires, aux obligations et servitudes qui leur seront imposées ;
2) les statuts de toute société, association ou syndicat qui existeront entre les copropriétaires pour la défense de leurs intérêts d'administration des parties communes et le respect des statuts ou autrement ».
Source: Le Nouvelliste