Les enfants du Camp d'été du soleil ont été stupéfaits de voir les images de leurs ancêtres capturés, dans leur village en pleine santé physique et devenus maigres et malades dans la cale putride du bateau négrier. Christie Pierre, 8 ans, n'a pas pu retenir ses larmes, surtout quand le guide a montré les divers instruments de torture des esclaves : chaînes, fouets, garrots et autres lugubres fers noircis de la forge coloniale.
C'est dans une camionnette peinturlurée de toutes les couleurs et illustrée de divers sujets bibliques et païens que trente-cinq enfants du Camp d'été du soleil, édition 2007, se sont rendus, le samedi 2 septembre, au Musée du Panthéon national, MUPANAH . En réponse à une lettre adressée au Directeur général au sujet d'une demande de visite pour ces enfants de 5 à 17 ans, M. Jean Robert Paret s'est estimé heureux « de recevoir ces jeunes compatriotes désireux de s'instruire de l'histoire glorieuse de notre pays ».

En longeant le Champ de Mars, plusieurs enfants du Camp d'été ont été attirés par un alignement inattendu de tap-tap sur la place Jean-Jacques Dessalines. Ces derniers étaient semblables à celui qui les transportait au musée. Informées à ce sujet, les animatrices qui accompagnaient les enfants ont expliqué à ces derniers : « C'est un concours organisé pour donner un prix à la camionnette la mieux peinte. » Eblouie par l'événement inédit, Schneidine Doreste, une des enfants les plus intelligents du camp d'été, a répondu : » Si notre camionnette participait au concours, elle gagnerait le premier prix. A cause de nous. »

Le « Thank you God » depuis l'embarquement discipliné des enfants n'offrait pas toutes les commodités de confort. Mais l'enthousiasme des jeunes participants, surchauffés à blanc par une musique de Rap Kreyòl qu'ils demandaient à grands cris, passait outre les sièges précaires du véhicule. C'était une bonne joie pour les enfants de se retrouver ensemble, dans la mobilité d'une camionnette circulant avec prudence par des rues assainies, en plein bonheur de vacances.
Le chauffeur du véhicule ne se faisait pas prier pour faire le tour du Champ de Mars avec les enfants qui ne cessaient de chanter autour des statues des Héros de l'Indépendance restaurées au Champ de Mars remis à l'état neuf par les architectes Daniel Elie et Leslie Voltaire.

Maintenus en ordre par Guirlène Bien-Aimé, Sandy Antoine et Jeansoir Michel, les enfants ont pénétré, pour la première fois de leur vie, dans l'enceinte du Panthéon, à la fois éblouis et inquiets. Ils ont été accueillis avec entregent par un guide qui leur désigna les noms inscrits sur les murs de tous ceux qui ont marqué l'histoire de la résistance contre la colonisation : les caciques indiens et le très grand nombre de noirs africains transportés à St-Domingue pour accomplir le dur boulot qui a constitué la base de l'économie occidentale. Notre muraille de lamentations est là. L'ouvre sculpturale de Ludovic Booz, en or brillant, balayée par la lumière naturelle d'une lucarne en cône, attirait les regards éblouis des enfants.

Dans les autres salles, les jeunes du Camp d'été ont pieusement défilé, dans un silence entrecoupé de brefs bousculades, devant des images plus dramatiques. La tragédie de l'histoire jusque-là pacifique de cette « terre des dieux » a commencé avec la venue de Christophe Colomb. L'image grandeur nature du « découvreur » est présentée plantant une croix dans le sol, dans une posture de théâtralisation conquérante. Les enfants ont retenu cette phrase du guide : « C'est avec la croix que notre terre a été conquise. »
Les jeunes participants du Camp d'été du soleil ont appris aussi que ce n'est pas simplement avec la croix que la conquête a été réalisée. Ils ont été frappés par les images illustrant les massacres des indiens. La hache, le mousquet d'arquebusier et autres chaînes ont décimé la population indienne.
L'époque nègre est abordée depuis les terres de l'Afrique : la capture des indigènes, leur longue marche sous le fouet du commandeur jusqu'aux bateaux négriers. Les enfants du camp d'été du soleil ont été stupéfaits de voir les images de leurs ancêtres capturés dans leurs villages en pleine santé physique et psychologique et devenus, dans la cale putride du bateau négrier, maigres, repliés sur leurs os, paranoïaques. Christie Pierre, 8 ans, n'a pas pu retenir ses larmes, surtout quand le guide a montré les divers instruments de torture des esclaves : chaînes, fouets, garrots et autres lugubres fers noircis de la forge coloniale.
MEMOIRE DE LA REVOLTE
Les enfants, à l'unanimité, envisagent d'envoyer une lettre d'explication aux représentants diplomatiques en Haïti des pays qui ont pratiqué la colonisation. « Nous sommes décidés à le faire pour nos pères qui ont beaucoup souffert », affirment, en résumé, plusieurs d'entre eux.
Les enfants du Camp d'été du soleil ont contemplé avec attention les objets intimes de nos présidents contemporains de Lescot, d'Estimé et de Duvalier. Une nostalgie nationale flottait dans l'air. A la salle d'exposition des peintures de la collection du musée, ils n'ont pas été trop édifiés. Le guide paraissait plus à l'aise en histoire qu'en esthétique.
Beaucoup de tableaux ont retenu l'attention des monitrices. Guirlène Bien-Aimé n'a pas caché son penchant pour les oeuvres de Séjourné et de Gérôme. Sandy Antoine ne cessait de poser des questions sur les oeuvres de Wilson Bigaud et de Jacques Gabriel.
Un apprentissage artistique doit être fait à la bibliothèque. Des ateliers en Esthétique et Histoire de l'art seront tenus à la bibliothèque par Valcin II, Mérès Wèche et Wébert Lahens parallèlement à l'atelier d'écriture qui sera inauguré à la mi-septembre par le romancier Gary Victor, puis le poète Christophe Charles.

Après cette promenade instructive à l'intérieur du musée, les enfants se sont détendus sur la cour couverte de gazon entretenu et ont joué sur le toit de l'institution constitué d'une vasque d'eau à l'allure de temple égyptien. L'actuelle administration garde très propre la vasque d'eau. Une modernité est intégrée dans les vieilles habitudes du musée avec les guides. Jean Robert Paret veut faire sortir l'institution de ses anciennes attributions élitistes. C'est un acquis contre l'exclusion culturelle. « Nous remercions M. Paret de permettre aux enfants de voir des aspects importants de notre histoire », affirme Sandy Antoine. « Nos pères en tiendront compte », avance Guirlène Bien-Aimé.

Le Camp d'été du Soleil qui a débuté le 25 juillet s'est terminé le dimanche 3 septembre dans un décor de fête dans les jardins de la Bibliothèque du Soleil. Les responsables tiennent à remercier particulièrement la Fokal , le quotidien Le Nouvelliste et M. Paret pour leur support à cette première édition.
Le groupe Jahson et le musicien professeur Jean-Robert Jean-Louis ont animé la clôture en présence d'une soixantaine de personnes. Jean-Robert Jean-Louis est responsable, avec Mme Josette N. François, du groupe culturel Les Colibris qui, en 1999, a participé au Camp d'été international de Cuba. Le groupe racine Jahson est dirigé par le talentueux tambourineur Asson Tabaka.
A part la lettre d'explication au sujet des crimes de la colonisation, les jeunes du Camp d'été du Soleil pensent envoyer une pétition au Sénat de la République en vue de proposer le mois d'août : « Mois de Mémoire de la Révolte haïtienne ». Il devra être célébré chaque année.
Tout est possible pour regagner notre identité mise à rude épreuve dans la conjoncture. Il suffit d'une foi positive, d'une ardente volonté et d'une harmonieuse mobilité citoyenne. Comme celle de la camionnette « Thank You God » qui a fait avec les enfants, réjouis et chantants, le tour du Champ de Mars restauré.
Source: Le Nouvelliste