La fête patronale de la ville des Gonaïves n'a jamais été aussi contrastée que cette année. 4 novembre 2007, on pénètre dans la cité de l'Indépendance sur des tapis boueux, fangeux. Au nord, l'avenue des Dattes, au sud, Descahos. Dès qu'on franchit la rue Chrisostome Imbert vers l'ouest, on se retrouve devant un lac verdâtre qui se cache sous une jetée bétonnée et coupée à intervalles entre les rues Lamartinière et Christophe, s'élargit à perte de vue vers la mer.
Incroyable ! Inadmissible ! Un étranger pousserait ces cris, à la vue de ce qui est plus qu'un acte de négligence. Pourtant, depuis trois ans, les natifs de la ville n'ont cesse de dénoncer ces travaux lancés par le gouvernement Latortue pour drainer les eaux dont la fureur meurtrière a culminé lors du cyclone Jeanne. Les compagnies n'arrivent pas à s'exécuter.
Il n'y a pas seulement que la rue Louverture à offrir un spectacle aussi désolant. À la rue Vernet, à la rue Paul Prompt, le spectacle prend la proportion effrayante d'une agression sanitaire contre les riverains. La puanteur agresse les narines et les poumons. Des maladies respiratoires pourraient se déclencher dans une ville où, aujourd'hui, on peut compter beaucoup plus de médecins cubains que de médicaments dans les centres hospitaliers.

Interrogé, n'importe quel citoyen de la ville, jeune ou vieux, fulminera contre les autorités qu'il soupçonne de vouloir se venger contre les Gonaiviens, rebelles par moments, mais toujours déterminés à lutter contre la dictature et les abus d'autorité. Une jeune, le visage baigné de larmes, raconte comment un homme était tombé un soir dans un de ces trous béants devant le Palais de justice et le commissariat de police pour se retrouver le lendemain flottant sans vie sur les eaux. Un jeune lui reproche vite de n'avoir dit toute la vérité et ajoute, rageur: « Et cet homme de 34 ans qui a péri noyé dans le trou tout près de la Cathédrale un soir vers 8h ». Les tombeaux s'ouvrent sous les pas des piétons dans la ville. Gare aux nouveaux venus qui s'aventurent la nuit, toujours peu éclairée !

Cependant, les Gonaïviens attendent la fin du mois de décembre pour commencer à bénéficier de l'électricité 24 heures sur 24. De sources proches de la direction locale de l'EDH, on laisse entendre que les travaux vont bon train. La centrale thermique de 13 mégawatts, fruit de la coopération cubano-vénézuélienne, aura été mise en service. Les voleurs de courant électrique seront poursuivis sous peu, prévient un membre du bureau de l'EDH.
D'un autre côté, si l'on regarde vers l'EDH avec l'espoir d'une satisfaction, la Téléco est vilipendée très vertement. D'une capacité de 5000 lignes, la Téléco n'en maintient en service que 200. Pas de réparation. Pas d'entretien. Port-au-Prince engloutit et détruit le central des Gonaïves pour justifier la privatisation, dénonce un employé.

Pour sa fête patronale, la ville n'a point d'hymne de joie, mais des élégies et des requiem dans son coeur. L'état des rues inspire pitié. Certes, des poubelles s'étalent à certains carrefours, ventant l'aide de l'USAID ou de Kata au peuple haïtien. Le nouveau local de la PNH se dresse, prêt à abriter ses locataires. Le marché communal est achevé, mais fermé est son accès. À la rue Égalité, le ministère du Plan aménage de nouveaux espaces. Une ONG américaine, OIM, prend en charge la construction de la place de la Savanne poudrière. Le Bureau du Premier ministre embellit la rue « Deye kay Fre ». Et quels autres chantiers pour absorber les masses humaines qui vont et viennent à travers cette ville surpeuplée, appauvrie, abandonnée ?

Tout n'est pas toujours triste dans la vie. Baume de consolation! Au village des Dattes, un forum, supporté par le Premier ministre, réunit les gens endimanchés et des conférenciers aussi célèbres que l'historien Georges Michel et le secrétaire général du gouvernement, M Ronald Beaudin. Le Premier ministre, Jacques Édouard Alexis, le ministre de l'Intérieur, M Bien-Aimé, tous deux Gonaïviens, étaient présents. Est-ce le réveil de la conscience gonaïvienne ?

Un peu plus loin, le Collège Immaculée Conception (CIC), a retrouvé les notes de gaieté, les couleurs et les beautés qui enlèvent à la Saint-Charles ses banalités mornes, pâles et tristes. On est loin des saletés. Des jeunes, bien moulés dans leur pantalon ou resplendissantes dans leur robe, semblaient se donner rendez-vous pour opposer leur beauté et leurs charmes à tout ce qu'il ya de laid dans cette ville. À la Foire de la Toussaint, lancée par l'AEA, on serait loin de créditer Gonaïves de tant de peintres, d'artisans. De stand en stand, des talents se succédent. À l'entrée, le groupe Fathpa révèle une grande maîtrise du métal découpé. Il fabrique aussi des sandales.

Après avoir franchi au travers des foules qui s'agglutinaient au stand de Voilà, la seule compagnie de téléphone présente, l'on est tombé sur une jolie demoiselle, Niketa , qui offrait les sacs préparés par la branche de l'Indepco de l'Artibonite. Une nouvelle, qui sera peut être une grande première: INDEPCO et AEA réaliseront les 29 et 31 juillet 2008 le salon de la couture, assorti d'un festival caribéen de musique aux Gonaïves.
La coordonnatrice de la Foire de la Toussaint, Mme Carine Dubousquet, fière de son allure martiale bien cadencée, confirmera cet événement qui sera précédé de deux autres : un gala des étoiles qui sera réalisé le 28 décembre 2007 à la recherche de nouveaux talents musicaux et poétiques. Et le gala d'anniversaire du 14 mars 2008 pour commémorer les 14 ans de cette association. Tout cela, ajoute-t-elle, dans la perspective d'inciter à la création d'entreprises culturelles.

Et comment ne devrait-on s'arrêter, longtemps, admiratif, émerveillé devant deux stands, celui où un groupe de peintres exposaient leurs tableaux, pleins de réalisme (Informe, Style Alexis,Nadal), de rêves (Ivenchy, Charles, Atenant), etc. L'autre regroupant une grande partie des collections privées de Nesly Amisial, membre du Conseil de l'AEA. Parmi ces oeuvres, se distinguent celles du peintre Ernst Réveillé entiché des sujets historiques, peut-être le plus grand peintre jusqu'à date de la Cité de l'Indépendance. On a vu quelques pièces géologiques et indiennes découvertes par l'architecte Marceau Dupiton. Elles serviront à garnir le musée de l'homme haïtien.

Cela ne doit avoir rien de surprenant, tranche le président de l'AEA, M. Pierre Robert Auguste. C'est la grande révélation de cette foire et son premier impact aussi : la nécessité de créer aux Gonaïves un Musée de l'homme haïtien. On peut facilement le loger dans les locaux occupés actuellement sur la place d'armes par la PNH qui va regagner ses pénates. Déjà un comité aura été mis sur pied et des démarches entreprises auprès des autorités pour que la première pierre de cette institution, capable de rapporter des millions de dollars frais à la ville, soit posée le 1er janvier 2008 par le président de la République. Trois autres projets sortiront de cette foire, renchérit Pierre Robert Auguste : un centre régional de développement de l'artisanat, un ballet folklorique, et le reboisement du morne de Bienac en bambou grâce à l'appui du groupe de Marmelade.

Les soirs, on ne s'est pas lassé avant la fermeture de la foire. Des artistes se débrouillaient à l'animation, aidés du coordonnateur de sons, Eric François. Nicolas Jean Baptiste s'est révélé un poète fougueux et Edma une poétesse audacieuse. Le groupe rappeur, KOS, issu de haut Raboteau, s'est montré très critique contre l'état du pays. Et l'Aurore du Matin, un groupe de danseuses âgées de 7 à 11 ans, dirigé par Felicia Morose, a conquis le public sous des tonnerres d'applaudissements.
La Foire de la Toussaint, une initiative qui traduit une quête du renouveau. Volonté de rupture avec un passé morne, elle s'ancrera désormais dans les efforts citoyens pour raviver l'esprit, offrir des opportunités aux talents, retourner les natifs des Gonaïves à l'Alma mater.
Les organisateurs sont conscients des lacunes de la première édition. Les Carine Dubousquet, Eric Francois, Style Alexis, Mesac Philogène, Père Behn Daunais Cherenfant sont résolus à faire mieux et s'orientent déjà vers l'Excelsior pour les prochaines éditions.
Ulpien
Source: Le Matin