mercredi 02 avril 2008
Magali Comeau-Denis, caractère trempé en Haïti
Comédienne, ancienne ministre de la Culture d'Haïti, Magali Comeau-Denis, 47 ans, a connu les dictatures des Duvalier et d'Aristide. L'histoire de son pays lui a appris à dire Non. Sur scène, à Paris, elle joue une oeuvre censurée par le dictateur Duvalier en 1968.
Tout de noir vêtue, le port de tête altier, il émane de Magali Comeau-Denis une dignité, une force qui la rendent presque intimidante. Elle possède une magnifique chevelure couleur ébène, striée de quelques fils d'argent. Des cheveux crépus qu'elle coiffe en deux nattes épaisses, relevées en chignon. D'une voix rocailleuse, un peu traînante avec des intonations créoles, la comédienne raconte en riant les humeurs de son coiffeur, à Haïti. « Il me reproche de lui faire perdre de l'argent car les jeunes filles veulent se coiffer comme moi et ne plus se faire défriser les cheveux. »


L'ancienne ministre de la Culture du gouvernement haïtien de transition, de mars 2004 à juin 2006, a résisté au défrisage. « Ce n'est pas un choix innocent. » Et d'ajouter avec humour : « Ma fille possède des cheveux très épais et crépus, raconte-t-elle en montrant fièrement une photo sur son téléphone portable. Un jour que je les lui brossais, elle m'a dit en pleurant de douleur : on voit bien que Dieu est blanc ! Autrement, il n'aurait jamais donné les cheveux crépus aux Noirs. »


Fille de notaire, Magali Comeau-Denis a grandi à Aquin, port au sud d'Haïti, de parents qui ne se mêlaient pas de politique. « Mais ils prônaient des valeurs de manière militante : l'intégrité, le respect de l'autre. Nous étions douze enfants sous le toit familial et celui qui dénonçait son frère ou sa soeur était puni. » Durant la dictature de Duvalier père (Papa Doc), elle se souvient d'une scène, à la fin des années 1960. « Des prisonniers passaient devant la maison. Ma mère est sortie du commerce qu'elle tenait avec des chaussures. Elle s'est dressée contre les tontons macoutes pour chausser ces hommes. Ils avaient le droit à la dignité. Voilà. J'ai vécu dans cette atmosphère-là : entendre une voix forte et dire Non. »

Après des années d'enseignement chez les soeurs, elle demande à ses parents d'intégrer une école mixte... chez les frères. « J'étais déjà une rebelle. » Elle a fumé à 12 ans, sortait en cachette par une fenêtre, « rentrait par l'autre », attirée par « l'uniforme des garçons : un pantalon... et surtout sa couleur, un beau rouge brun », souffle-t-elle. C'est la religion qui l'amènera indirectement au théâtre. Elle a découvert les textes bibliques avec son père, converti au protestantisme « après avoir bien vécu sa vie d'homme. Il a décidé que je serais celle qui les lirait, tous les matins. Il aimait ma voix ». À 12 ans, elle joue sa première pièce en public : Antigone en créole.


À 16 ans, avec le centre dramatique franco-haïtien, elle part en tournée dans les Antilles pour jouer Les fourberies de Scapin. « Mes parents ont eu peur de cette autonomie. La tradition voulait que l'on parte étudier aux États-Unis. Moi, je voulais aller en France. Mon père s'y est opposé. » Elle entame alors des études de droit à Port-au-Prince mais ne laisse pas tomber le théâtre. Elle rencontre Hervé Denis, metteur en scène réputé qui deviendra son époux. Une figure populaire, très engagée, à Haïti, décédée en 2002 des suites d'un cancer. Magali Comeau-Denis a été de tous ses combats. « Hervé a fait partie des premiers mouvements étudiants sous Papa Doc. Il a dû s'exiler en France. Il a été torturé à son retour. Ses bourreaux voulaient lui redonner les réflexes de la peur. C'est avec la peur que l'on domine. »


Le couple fait le choix de rester à Haïti. Des années durant lesquelles il était sur le qui-vive, un sac toujours prêt s'il fallait partir. Les enfants ont appris à tirer avec une arme à l'âge de 15 ans. « Pour qu'ils sachent se défendre. » Elle ne l'a pas regretté quand, contraint à quitter le pouvoir, Aristide a lâché « ses chiens » le 29 février 2004. « Nous nous sommes retrouvés à 80, habitants du quartier et du bidonville, à défendre la maison de mon frère où nous nous étions réfugiés. Ils ont fini par partir. » Depuis, la comédienne chante l'hymne national à sa façon : « Pour le drapeau, pour la patrie 'vivre' est beau, au lieu de 'mourir'. » Et se défend d'être une héroïne. « On me dit courageuse, intègre, déterminée. »


Magali aborde le théâtre à sa manière. « Ce ne sera jamais une activité à plein-temps. Je veux avoir la liberté de choisir, de dire Non. » Mais pour Amour, elle a dit Oui. « J'ai découvert ce roman haïtien à la fin des années 1970, un moment important dans mon éveil à la conscience politique. L'auteure, Marie Vieux-Chauvet, était une avant-gardiste, une intellectuelle féministe. » Simone de Beauvoir l'avait découverte et adorée.
Ce texte a été retiré des ventes en 1968 sous la dictature de Papa Doc et son auteure contrainte à l'exil. Il revit aujourd'hui. Magali Comeau-Denis y incarne le personnage principal, Claire : « Jouer ce rôle est un beau cadeau pour une comédienne », dit-elle. Ou une juste récompense. Il fallait la voir sur scène à Saint-Brieuc, mercredi, le visage déformé, se révolter contre les injustices, les préjugés.