Par Natacha Clergé
« Être femme et journaliste en Haïti », est la question débattue vendredi dans le cadre du Festival CulturElles. Baudelaine Pierre, rédactrice en chef de la revue Annayiz, Marie Raphaëlle Pierre, journaliste à Radio Ibo, Anne Marie Issa, directrice de Signal F.M, et Michelle Louis de Télé Haïti, ont témoigné ou plutôt devaient témoigner de leurs expériences.
Ne parlant pas d'une seule voix, s'accordant sur des points et s'opposant sur d'autres, les intervenantes ont discuté, durant environ deux heures, d'une question rarement abordée. D'entrée de jeu, Baudelaine Pierre a admis que le nombre de femmes à exercer le métier de journaliste a augmenté considérablement après 1986. Cependant, évoluer dans la profession a un coût moral et psychologique ardu pour les femmes. C'est un point sur lequel les quatre intervenantes s'accordent.
« Être femme et journaliste est une lutte quotidienne. La société haïtienne est plutôt machiste, les hommes ont tendance à prédominer, c'est un combat pour s'imposer dans les salles de rédaction. Car on a tendance à ne pas apprécier les femmes à leur juste valeur. Les femmes n'occupent pas les fonctions proportionnelles à leur compétence », soutient Marie Raphaëlle Pierre.
Une position partagée par Anne Marie Issa qui, elle aussi, a dû faire face à des obstacles dans son ascension à la direction de la station de Radio Signal F.M. « C'est une difficulté pour toutes les femmes dans une société où les hommes occupent toute la balance Quand j'ai été promue directrice générale de la radio, j'ai eu beaucoup de mal à me faire accepter et à faire respecter mes points de vue. Mais ma persévérance m'a permis de modifier les données. C'est un challenge qui vaut le coup », témoigne AnneMarie Issa.
Les femmes journalistes sont plus tenaces que leurs collègues du sexe opposé dans la quête de l'information. Au sein de la presse, le travail est divisé sur la base du sexe : aux femmes les présentations des émissions de nouvelles, l'animation d'émissions de distraction, les chiens écrasés. Encore un autre point sur lequel les intervenantes s'accordent.

« Dans les reportages, les journalistes, les hommes en majorité, font appel à des personnalités en vue, aux acteurs politiques, aux responsables de parti pour commenter des questions d'intérêt public. Huit fois sur dix, les interviewés sont des hommes. Ce n'est pas toujours évident qu'il faille recueillir l'opinion des femmes qui ont des connaissances dans le domaine et dont le point de vue est aussi valable que celui d'un homme. La journaliste, elle, va procéder différemment. Elle interroge un homme et aussi une femme, non parce que celle-ci est une femme mais parce que la journaliste juge important d'avoir des opinions diversifiées sur la question. En général, les journalistes femmes traitent des questions qui ne révèlent pas de l'actualité, mais qui sont d'une grande importance : l'éducation, la santé, entre autres. Elles vont apporter un autre regard sur les questions. L'autre différence dans le traitement de l'information renvoie aussi aux termes utilisés. Les femmes se démarquent ou font l'effort de se démarquer des stéréotypes », avance Baudelaine Pierre, se référant à une étude de Panos Caraïbes réalisée en 2006 sous le titre « Les femmes haïtiennes dans les médias, l'information n'a pas de genre ».

L'idée que le sexe de la personne puisse influer ou orienter l'information a été rejetée par les autres journalistes formant le panel. « Tu parles d'idéologie… est-ce qu'on a à faire passer son idéologie dans une information ? », s'adresse, sceptique, Marie Raphaëlle Pierre à Baudelaine Pierre.
Alors que cette dernière revient à la charge et maintient la note pour argumenter que le sexe n'est pas l'unique variable, l'histoire psychosociale de l'individu et la charge idéologique dont il est porteur peuvent également influer sur le traitement de l'information, Michella Louis de Télé Haïti enfoncera le clou en avançant que si les femmes font effectivement passer leur idéologie et leur point de vue en tant que femmes et qu'il y aurait là une question de professionnalisme qui expliquerait qu'on leur barre la route dans le métier d'informer.

Pour l'ancienne journaliste et ministre sortante à la Condition féminine et aux Droits des femmes, Marie Laurence Jocelyn Lassègue, les panélistes ont laissé en suspens beaucoup de questions. Les femmes journalistes des générations précédentes et leur legs à la génération actuelle, les conditions objectives dans lesquelles les femmes journalistes évoluent actuellement, leurs rapports avec leurs collègues masculins, la perception que le public a d'elles, sont, selon Marie Laurence Jocelyn Lasègue, autant de questions pertinentes qui mériteraient d'être soulevées dans un débat autour du thème : « Être femme et journaliste en Haïti ».

« Il est important que les femmes journalistes sachent d'où elles viennent. Avant vous, il a y eu d'autres dont Yvonne Hakim Rimpel, dans les années 1930, elle écrivait dans des revues de l'époque telles la Semeuse, la Voix des Femmes. Sous Duvalier, elle a été violée et torturée pour ses prises de position. C'est un peu notre modèle, la boussole de beaucoup de femmes journalistes. Donc, depuis 1934, les femmes ont choisi ce métier. Elles ont choisi à côté des hommes de dire ce qui se passait dans leur pays. D'autres en ont choisi de banaliser ce qui se passait en fonction de leur idéologie, comme l'a dit à juste titre Baudelaine. Moi, ce que j'ai envie de comprendre quand je vous vois ainsi que d'autres journalistes, ce sont les conditions de travail, le salaire, le regard que le public porte sur vous. Moi qui étais journaliste active, je voudrais savoir si la situation a évolué par rapport à moi, Liliane Pierre Paul, Michèle Montas, Colette Lespinasse et les autres. C'est important de comparer la réalité des femmes journalistes d'y il a vingt ans à celle des journalistes d'aujourd'hui », a invité Marie Laurence Jocelyn Lassègue.


Source: Le Matin