Quand le micro-crédit aide aussi à lancer un commerce à New York

"Cela n'a pas de prix", dit Rhoda Lohier des modestes financements obtenus via Project Entreprise, une société de micro-crédit basée à New York, sans laquelle elle n'aurait pu ouvrir à Manhattan son cabinet de dermatologie pour une clientèle noire. Au total, les prêts obtenus par cette native de Haïti ne dépassent pas les 15.000 dollars, "ce qui est bien supérieur aux prêts de 50 dollars consentis au Bangladesh pour acheter une vache", reconnaît-elle, "mais c'était une somme difficile à obtenir auprès d'une banque". Comme la plupart des New Yorkais qui se tournent vers Project Enterprise, un organisme affilié à la Grameen Bank, la "banque des pauvres" fondée par le prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus, Rhoda, 48 ans, est noire et avait "un très mauvais dossier bancaire" pour bénéficier d'un prêt classique. Le dossier bancaire est le sésame qui permet aux Etats-Unis de postuler pour un prêt. Sans précédent crédit, qui permet de montrer la régularité des remboursements, il est très difficile de convaincre une banque à moins d'avoir épargné régulièrement pendant plusieurs mois ou d'avoir des biens à hypothéquer. "Quand vous êtes un petit entrepreneur, la banque regarde votre dossier bancaire personnel et non celui de votre activité, et j'avais très peu de ressources", explique Rhoda, qui a lancé son activité à domicile il y a 5 ans. "J'avais un problème de pilosité au visage. Je suis allée voir un dermatologiste et je me suis rendue compte qu'il existait peu de professionnels capables de traiter les problèmes des peaux noires", raconte-t-elle. "J'ai acheté un appareil à électrolyse à 1.200 dollars pour me traiter moi-même. J'ai appris à trouver un dosage correct pour une peau noire et j'ai commencé à le faire à des amis chez moi", poursuit Rhoda, qui a une formation initiale dans les ressources humaines. Rhoda a pris goût à cette nouvelle activité, a fait une formation dans ce domaine et a acheté une machine plus perfectionnée pour 7.000 dollars "grâce à de l'argent prêté par de la famille et des amis". Mais elle devait toujours travailler à côté pour gagner sa vie. Puis la machine a cassé et Rhoda n'avait pas assez d'argent disponible pour la réparer. Grâce au bouche à oreille, "j'ai commencé à assister aux réunions de groupe. Le principe est d'exposer chacun son projet d'activité, et le groupe se charge d'étudier et de valider votre modèle économique", explique-t-elle. Rhoda a obtenu un premier prêt de 1.500 dollars pour réparer son appareil. Elle a obtenu depuis deux autres prêts, l'un de 1.000 dollars et l'autre de 10.000 dollars pour respectivement financer un second appareil de soins cutanés et une campagne de publicité en radio. Rhoda a eu suffisamment de clients pour pouvoir louer l'an dernier un petit local de 15 m2 au 7e étage d'un immeuble de bureaux de Manhattan pour 1.000 dollars par mois. Les prêts n'ont jamais servi à payer son loyer, insiste-t-elle: "les prêts servent à financer du matériel, du marketing, des travaux d'aménagement, mais il faut que l'entrepreneur sache comment payer son loyer". Pourquoi avoir recouru encore à Project Enterprise si l'activité avait déjà commencé à démarrer? "Vous obtenez un prêt autour de 6% là où une banque va proposer de 8 à 15%", fait valoir Rhoda. "Surtout, c'est une famille où l'on ne demande pas de dossier bancaire mais un engagement moral". "Beaucoup de questions pratiques sont soulevées pendant les réunions, il y a des formations, et tout ceci aide à être mieux armé pour gérer son entreprise", assure-t-elle. A ses yeux, "on obtient bien plus que de l'argent: on m'a fait me sentir spéciale, ils ont trouvé des ressources pour moi, j'ai pu augmenter mes tarifs et je peux vivre aujourd'hui de mon activité", résume-t-elle, en pensant désormais à sa prochaine étape: ouvrir une boutique ayant pignon sur rue.