Notre confrère Roody Edmé, vraiment content des derniers signaux envoyés par les membres des secteurs public et privés haïtiens tant sur le plan international qu'au niveau national, s'est ainsi exprimé dans l'éditorial du lundi 19 mars 2007 « Ces jours-ci. Haïti bouge ». Un vrai cri d'espoir de la part de notre collègue qui a vécu, à l'instar de plusieurs Haïtiens de sa génération, de grands moments de désillusion dans l'Haïti post-86. En fait, ils étaient nombreux ces jeunes qui après la chute de la dictature de Duvalier en 1986, croyaient qu' « Haïti libérée » de la dictature, ils allaient pouvoir concrétiser leur rêve, à savoir entreprendre des initiatives et vivre mieux sur les plans politique, économique et social. Mais en plus d'une occasion durant les vingt dernières années le désespoir a toujours été au rendez-vous.

Haïti bouge-t-elle vraiment ? L'initiative du président Préval de convoquer une conférence sur la drogue dans la région avec la participation de ses confrères dominicain et colombien a connu un succès qui a même surpris les hôtes dominicains qui se sont retrouvés à court de documents pour les nombreux participants ayant répondu à l'invitation. Il a profité de l'occasion pour visiter les facilités touristiques de la République voisine. Le premier mandataire de la nation réalise le grand écart entre Washington et Caracas pour bénéficier du programme du biodiesel mis en place par les États-Unis et le Brésil et des avantages pétroliers offerts par le Venezuela.

Haïti bouge-t-elle vraiment ? La Chambre franco-haïtienne conduit un groupe d'hommes d'affaires haïtiens en France et en Belgique à la recherche de partenaires européens pour investir dans l'économie nationale. Des hommes et femmes d'affaires du Canada invités par la Chambre canado-haïtienne ont visité Port-au-Prince cette semaine pour s'enquérir des potentialités d'investissement en Haïti. Une délégation composée de membres du secteur local des affaires laissera le pays pour le Canada la semaine prochaine pour présenter aux potentiels investisseurs canadiens des projets d'exploitation en Haïti des avantages offerts pas la loi Hope. Parlant de Hope, les États-Unis ont finalement donné la « certification » à Haïti, ce qui pourrait permettre au pays de créer quelque 50 000 emplois durant les deux prochaines années, selon des prévisions faites par des autorités locales.

Haïti bouge-t-elle vraiment ? Le grand argentier de la nation présente cette semaine au Guatémala une bonne performance du pays sur le plan macroéconomique devant l'assemblée des gouverneurs de la Banque interaméricaine de développement (BID) en faisant ressortir que le démon inflationniste est sous contrôle, la gourde est stable par rapport au dollar américain et les réserves de change du pays sont en train d'être reconstituées lentement mais sûrement. M. Daniel Dorsainvil a manifesté sa satisfaction concernant la décision de la Bid d'alléger la dette externe du pays. Les responsables de la banque régionale de développement, la principale créancière d'Haïti, ont décidé en fait d'éliminer en 2009 les 526 millions de dollars américains (principal et intérêt) dus par l'État haïtien.

Haïti bouge-t-elle vraiment ? Les dernières nouvelles sur le plan sécuritaire avec la poursuite et la capture de puissants bandits ne peuvent que renforcer le climat des affaires dans le pays. Il convient d'ajouter également la tenue finalement d'un procès condamnant à la prison à perpétuité des kidnappeurs. Une grande première. La Minustah et la Police nationale font montre de velléités pour contrôler les zones de non-droit, particulièrement dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

Faut-il donc conclure que le pays bouge réellement ? Des efforts certains ont été réalisés au cours des derniers mois par une équipe gouvernementale qui n'arrive pas jusqu'à présent à convaincre un grand nombre d'observateurs de sa capacité à mener le navire à bon port. Le président de la République n'a pas cessé de « bouger » depuis le début de son second mandat pour établir et renforcer des contacts avec des pays amis. Mais aucun analyste n'est en mesure de définir actuellement les grandes lignes de la politique étrangère du team Préval/Alexis en dépit du renforcement des relations au niveau de l'axe sud-sud par le locataire du Palais national. Très peu de changements ont été réalisés au niveau du leadership dans les ambassades à l'extérieur du pays.

Le secteur des affaires n'offre pas, de son côté, une image beaucoup plus reluisante, car n'ayant pas présenté un « road map » pour indiquer comment rendre l'économie nationale beaucoup plus productive et compétitive dans un monde de plus en plus concurrentiel. Les leaders dans ce secteur auront à adopter un nouveau comportement dans la conduite de leurs affaires, le traitement de leurs collaborateurs, pour ne pas parler d'employés, dans la mise en place de stratégies, bref d'utiliser des techniques beaucoup plus sophistiquées dans le management de leurs entreprises. Si des changements profonds ne sont pas adoptés dans la gouvernance publique - lutte farouche contre la corruption - et la « corporate governance » - une gestion beaucoup plus moderne et solidaire dans le monde des affaires -, il sera vraiment difficile de créer un environnement favorable pour une croissance soutenue du Produit intérieur brut et un développement durable en faveur de la majorité de la population qui elle ne « bouge » pas jusqu'à présent de sa situation plus qu'insoutenable.


Source: Le Matin