Agricultrice et Madan sara, en 1997, Marie Vierge Bouzi (43 ans aujourd'hui) commence une petite entreprise d'élevage de poulets, Le signal de la Victoire, pour pouvoir se fournir en engrais. Elle est, onze ans plus tard, à la tête de «Signal de la Victoire» une des deux plus importantes fermes de production avicole du pays. Son histoire, qu'elle raconte lundi 9 heures a.m sur Magik 9, est exemplaire. Son parcours est un doctorat en entreprenariat, en opiniâtreté et en résistance. Que son exemple arrive enfin aux oreilles de ceux qui parlent de production nationale est son rêve le plus simple. Son plus grand souhait est de voir chaque Haïtien manger du poulet d'élevage chaque jour. Son entreprise ne serait que plus importante.
Au début de sa carrière professionnelle, Marie Vierge Bouzi est simple agricultrice. Sur ses terres, du côté de Fonds Verettes et de la Forêt-des-Pins, elle produit des pommes de terre, des pois, des choux, des mirlitons.
Ses cultures florissantes elle les vend depuis la rue 9, au marché de la Croix des Bossales, à toute la République où elle et une Madan sara prospère.
Son don de bien cultiver la terre, qui lui a été transmis de génération en génération, et la grande quantité de terre qu'elle possède ne sont pas ses seuls atouts. Marie Vierge a découvert il y a longtemps que les déjections de volailles lui permettent de produire les légumes les plus gros et les plus demandés du marché.
Le kaka poul, son engrais miracle, elle en utilise beaucoup et achète ce riche fumier à bon marché, par camion entier, de la Prinsa. L'entreprise produit les fameux poulets grimel, comme les nomme la malice populaire, qui ont démocratisé en Haïti, dans les années 80, la consommation de l'appréciable et très aimé gallinacé.
En 1997, c'est le choc. Incapable de tenir tête aux importations d'abats de poulets à bas prix — ce sont en fait les rejets que le marché américain ne consomme pas qui sont déversés en Haïti — la Prinsa doit fermer ses portes.
Marie Vierge est aux abois. Sans engrais, elle va perdre son piédestal et ses beaux légumes. Adieu choux, pois et pommes de terre.
C'est en se plaignant à un responsable de la Prinsa que celui-ci lui conseille d'ouvrir un poulailler. Quatre mille poules sont vite achetées et elle en recueille la précieuse fiente. L'agriculture vient de l'amener à l'aviculture.
Depuis, tout s'enchaîne assez vite.
Comme elle a des terres où elle fait pousser du maïs, Marie Vierge engraisse bien ses poulets et apprend le b.a ba de l'élevage industriel. Elle apprend par coeur le circuit des approvisionnements en République Dominicaine pour les vaccins, les vitamines et bientôt pour le soya et le maïs, car ses champs ne peuvent plus nourrir ses dizaines de milliers de poulets.
Chaque jour, Marie Vierge doit faire face à un nouveau défi qu'elle surmonte en inventant des solutions. L'expérience s'accumule. Sa sueur et ses efforts sont récompensés de mois en mois. Seule, elle prend tout le risque financier. Elle assume tout. Cela forge son caractère. Augmente sa détermination.
Heureux hasard de l'économie, alors que les abats tuent la Prinsa et que la population prend goût, tous les jours de la semaine, aux ailes de poulet pas cher, pour faire la différence chaque famille veut continuer à manger, le dimanche, un poulet sur pattes.
Ces poulets bien vivants, pays ou blancs, la couleur de leur plumage, font toute la différence entre le pauvre qui mange les « poul mouri » on ne sait où (les fameux abats importés) et le plus aisé qui veut avoir le plaisir de déguster un poulet qui a été amené vivant dans sa cour et qu'il a vu mourir.
Les poulets grimel, moins chers aujourd'hui encore que ceux de race locale, vont sauver l'entreprise de Marie Vierge.
Les quatre mille poules de Marie Vierge deviendront dix mille et en dix ans elle est à la tête de la plus importante entreprise avicole du pays et l'une des deux seules qui possède un couvoir et un incubateur avec une capacité d'éclore cent à cent dix mille oeufs par mois.
Les oeufs, elle les achète — au début— en République Dominicaine car plus personne ne vend les poussins qui l'avaient aidée à lancer son entreprise. Elle a un réseau de clients dans toute la République. Ils la connaissent depuis le temps qu'elle était Madan Sara à la Croix des Bossales.
Aujourd'hui, tout se passe par téléphone et on la paie par un simple dépôt sur son compte en banque. Moderne plus que Marie Vierge, il y en a peu sur le marché.
Toute son entreprise a été montée sans aide et sans aucune assistance technique spéciale de l'Etat ou d'une organisation internationale. Elle en est fière. Et, de Fonds Verettes à la Forêt-des-Pins, de Bas-Cotard à Thomazeau, de Miami à Santo-Domingo, Marie Vierge a pignon sur rue.
Et voila que la grippe aviaire frappe. Sans avis, dans un ciel serein.
Ce 7 janvier 2008, quand, sans précaution, le ministère de l'Agriculture annonce que la maladie est découverte à Saint-Domingue, aucune peine n'est prise pour expliquer qu'il y a des producteurs haïtiens qui ne sont pas concernés.
Marie Vierge et son réseau de clients perdent en un mois des millions de gourdes.
Le public refuse de manger du poulet parce que les autorités du ministère concerné ne savent peut-être pas que des poulets sont produits en Haïti et qu'elles associent, dans leurs déclarations, toutes les poules locales à celles produites de l'autre coté de la frontière.
C'est la catastrophe mais pas la panique.
Les rats, les chats sauvages, les chiens errants, la maladie, la famine et toutes les autres calamités qui frappent régulièrement son élevage de poulet lui forgent une carapace et lui apprennent à toujours retomber sur le bon pied.
Elle en a vu d'autres, la Marie Vierge.
Elle entreprend des démarches au ministère de l'Agriculture pour expliquer son désarroi et demander de l'aide. Après quelques rendez-vous avec le ministre, toujours invisible, on lui annonce qu'on ne peut pas retrouver son dossier. Que son dossier s'est égaré.
Fin de la partie ?
Non, pas pour Marie Vierge.
Cela lui sert de leçon. L'Etat ne connaît pas son nom. Elle n'existe pas pour le ministère. Elle revient à ses racines.
« Toute ma force me vient de l'agriculture, c'est l'agriculture qui m'a amené à l'aviculture et c'est encore elle qui me sert de banque pour, à chaque fois, refinancer ma production avicole », nous a-t-elle expliqué ce jeudi sur la route qui mène à Thomazeau, nan yon kalòj d'un de ses poulaillers.
En fait, c'est l'argent des cultures maraîchères, les pois, les pommes de terre et les choux qui vont relancer la production de poussins et de poulets de chair de Marie Vierge car elle n'a jamais laissé tombé l'agriculture.
Comme cela ne lui suffit pas, Marie Vierge s'associe à son mari, le député Pierre Jude Destiné et à une amie, Mme Suzie Bien-Aimé, leur marraine de noces. Et elle se remet au combat avec de l'argent frais.
Incapable d'aller s'approvisionner à Saint-Domingue, Marie Vierge se tourne vers Miami et fait entrer ses oeufs par avion. Amerijet remplace le camion qui partait pour la République Dominicaine assurer le transport de ses précieuses et fragiles cargaisons.
« C'est plus cher, mais il me faut continuer », explique-t-elle de sa voix sûre.
Les oeufs passent par l'incubateur, deviennent des poussins. Une partie est vendue à des éleveurs qui prennent, les plus petits 400, le plus important 12 000 poussins.
Ceux qui restent sont élevés dans l'un des nombreux poulaillers de Marie Vierge. A la fin du mois, elle fait le décompte des pertes (oeufs brisés pendant le transport, oeufs infertiles qui n'éclosent pas, poussins et poulets qui meurent pour mille raisons) ; à cela elle ajoute le coût du remplacement, la facture pour l'alimentation et les médicaments, celle de l'énergie (il faut de l'électricité 24/24 pour le couvoir comme pour les poulaillers), le coût de l'assistance technique et des employés divers.
Avec courage, Marie Vierge continue de se battre pour conforter son entreprise. Elle vient de placer commande d'un deuxième incubateur et rêve de voir l'Etat apporter son aide au renforcement de la filière avicole.
De son côté, appâtée par l'arrêt des importations en provenance de la République Dominicaine, Madame Bouzi va doubler la capacité de Signal de la Victoire en construisant d'autres poulaillers et espère que le retour au goût du jour de la production nationale sera favorable à son entreprise et à ses poussins.
Source: Le Nouvelliste