Le prix du pétrole atteint des sommets alarmants sur le marché international, ce qui oblige plusieurs pays à se tourner vers les biocarburants, malgré les critiques de ceux qui craignent que les terres utilisées à cet effet échappent à la production alimentaire. Gaël Pressoir, chercheur à la Fondation Central Hispañola de Investigación Biologica y Agricultura [Centre Hispaniola de recherche en bioénergie et agriculture] (Chibas), affirme, au contraire, qu'Haïti aurait tout avantage à développer la filière biocarburant.
qu'ils demandent des investissements somme toute minimes, les biocarburants - bioéthanol et biodiesel - pourraient aider considérablement Haïti à devenir, sinon indépendante, du moins plus autonome en matière énergétique. Sans parler des milliers d'emplois qui seraient créés en cultivant des espèces végétales à haut rendement oléagineux sur des terres présentement incultes », estime Gaël Pressoir, dans une interview exclusive au Matin.
« Les biocarburants sont la meilleure solution pour pallier la hausse des prix du pétrole sur le marché international, affirme Gaël Pressoir, chercheur à la Fondation Chibas, un centre haïtiano-dominicain de recherche et d'appui technique sur les biocarburants. Le pays y trouverait son compte puisque les biocarburants présentent des opportunités réelles pour le marché intérieur et conviennent aux besoins actuels du pays. »
Les biocarburants sont d'origine végétale, produits par l'extraction de l'huile des plantes oléagineuses (colza, tournesol, etc.) ou par fermentation des sucres des plantes céréalières (blé, maïs, etc.). Les plus couramment utilisés sont le bioéthanol, issu de céréales et additionné à l'essence, et le biodiesel ou diester, issu d'oléagineux et additionné au gasoil.
Biodiesel : une réponse concrète
En Haïti, le biodiesel pourrait être produit facilement à partir d'un arbre connu sous le nom créole de Gwo Medsiyen (Medsiyen beni), mais désigné sous son nom scientifique de Jatropha curcas. C'est un arbre qui pousse dans les terres sablonneuses et marginales, ordinairement impropres à l'agriculture. « Il est clair qu'on ne va pas toucher aux terres arables car cela serait absurde, avise Gaël Pressoir, soulignant le faible coût de production et de transformation. Des usines de transformation coûtent entre 30 000 et 50 000 dollars US, ce qui est peu. De plus, le processus est très simple pour tirer le biodiesel de l'arbre. » Le chercheur met en relief les avantages que pourraient tirer les paysans puisque « sur un carreau de terre, ils pourront tirer un profit de 50 000 gourdes l'an avec de bonnes variétés de Jatropha».

Pressoir rejette d'un revers de main les accusations portées contre cette technologie en Haïti. « La culture du Gwo Medsiyen ne contribuerait aucunement à l'insécurité alimentaire. Au contraire, sa culture nous permettrait de produire des biocarburants et de l'alimentation pour l'élevage ainsi que de lutter contre l'érosion : le tout sur des terres nonutilisées ou sous-utilisées à l'heure actuelle », soutient-il. Au bout d'un an, avec les bonnes variétés, on commence à récolter. La période de récolte dure de quatre à cinq mois.
Avec les bonnes variétés de Gwo Medsiyen, qui a une durée de vie de quinze ans, il ne faudrait, selon Gaël Pressoir, que 10 % du territoire pour produire la totalité du diesel consommé annuellement à travers tout le pays. « Après avoir pressé la graine pour l'huile, le résidu peut servir d'aliment pour les animaux, les poulets notamment. Et, avec l'écorce, on peut faire des briquettes de charbon… »
Les régions offrant le type de sol qui convient au Jatropha sont nombreuses dans le pays : la baie de Saint-Marc, tout le long de la Côtedes-Arcadins, le Plateau central, une partie du département du Sud, etc. On parle de 600 000 hectares de terre sèche disponibles. « Le pays importe pour plus de 400 millions de dollars US par an. Si on produisait le biodiesel en Haïti, ce serait notre plus gros marché intérieur », martèle Pressoir.

Quant à la filière bioéthanol, Gaël Pressoir dit placer tous ses espoirs sur le sorgho ou petit-mil sucré, une variété qui n'est pas cultivée en Haïti. « C'est une plante dont la tige est sucrée, explique-t-il. Elle possède la même teneur en sucre que la canne, mais, à cause de l'amidon, le jus ne peut se cristalliser et se transformer en sucre. » Avantage supplémentaire, le grain du sorgho est consommable sans aucun problème. Les initiateurs du projet veulent en importer, entre autres, des ÉtatsUnis et de la Chine, pour ensuite « créer des variétés adaptées à Haïti. Avec le sorgho sucré, le paysan récoltera deux produits, on peut même dire trois car mon but c'est d'avoir des variétés qui restent vertes. Les feuilles sont très digestes, les boeufs et les cabris en raffolent », informe le chercheur de la Fondation Chibas.

M. Pressoir ne voit aucun inconvénient sur le plan écologique car, dit-il, il n'y a plus rien à déboiser. « Au contraire, on va créer de la végétation qui va nous aider à contrer l'effet désastreux des changements climatiques. C'est tout au bénéfice de l'environnement », s'exclame-t-il, appelant le gouvernement à s'impliquer dans cette initiative.
Une transformation simple
Réginald Noël, responsable du Groupe Biodiesel, un organisme travaillant dans le secteur des biocarburants, explique que la fabrication du biodiesel est relativement simple. « Le biodiesel est fabriqué par un processus appelé transestérification qui fait réagir les acides gras avec un alcool. L'huile végétale est d'abord filtrée et chauffée afin d'enlever les impuretés. Puis on ajoute une petite quantité d'un catalyseur (NaOH ou KOH) à un alcool pur comme l'éthanol ou le méthanol », précise-t-il, ajoutant qu'en plus de l'huile, on obtient aussi du glycérol qui entre dans la fabrication de plusieurs produits cosmétiques.
Les avantages du biodiesel sont multiples, selon Réginald Noël. « Comme c'est un solvant léger qui nettoie et maintient propre le réservoir des véhicules, il peut être utilisé dans les moteurs à injection électronique ou mécanique. Il est moins polluant que le pétrodiesel et peut se mélanger avec ce dernier. »

« Autre avantage particulièrement intéressant pour Haïti aux prises avec un déficit chronique de production d'électricité, le biodiesel est facilement utilisable dans les centrales thermiques et peut ainsi apporter une solution durable à la grave crise énergétique que traverse notre pays », avance M. Noël. Installée dans son garage, sa petite unité de production de biodiesel a une capacité de 500 gallons par mois. À l'intérieur, quelques contenants, des bouts de tuyaux et des appareils aussi simples qu'un vieux réservoir d'eau chaude modifié permettent à Réginald Noël de transformer des huiles végétales en biodiesel. Le biodiesel est stocké dans de grandes cuves. « Je peux également transformer les graines de Jatropha et le processus est tout aussi simple », se vante-t-il.

Réginald Noël m'entraîne dehors et, bidon plein du biodiesel qu'il vient de fabriquer, s'approche de la camionnette de Gaël Pressoir, son partenaire. Il dévisse le bouchon du réservoir et y verse le contenu du gallon. M. Pressoir s'installe derrière le volant et fait démarrer le moteur. Celui-ci ronronne. Tout est parfait. « Le biodiesel présente de grandes potentialités, car on a déjà tout ce qu'il faut pour en produire. Il suffit juste de se donner la peine », dit Réginald Noël, sourire aux lèvres.
Source: Le Matin