Ils ne portent pas de croix sur leur dos, ne sont pas tous des chrétiens, ignorent, je crois, jusqu'au nom de Jacques Roumain, mais, comme Manuel, son héros, ils sont astreints à la douloureuse quête de l'eau. Tous les jours. Depuis des années. A leur image, partout, sur les meilleures terres agricoles du pays, des systèmes d'irrigation, inadéquats ou mal entretenus, pénalisent la production nationale agricole sur des terrains où existent les plus importants potentiels. Bois-Neuf est comme un portrait du chemin de croix des Manuel oubliés de notre agriculture.
En 1999, les premières réunions ont commencé avec les agronomes de Damien venus promettre, après des années de démarches infructueuses, que va débuter la construction en maçonnerie du système d'irrigation de Etang Bois-Neuf, 2e section communale de St-Marc.
En 2002, la promesse se concrétise. Les travaux commencent. La déception suit de près. 500 mètres seulement sont réalisés sur les 15 kilomètres du réseau.
La prise qui relie ce minuscule bout de canal à la rivière est inadéquate. Ce n'est pas grave, on fait des kombit pour diriger l'eau à l'entrée du petit système. Si c'est lancé, le canal sera fait, se disent les bénéficiaires qui attendent un canal en maçonnerie depuis des dizaines d'années.
L'attente recommence.
Les années troublées se suivent : départ d'Aristide, balbutiements du gouvernement de transition, batailles entre les bailleurs de fonds et le ministère de l'Agriculture, procédures compliquées, retards multiples, lenteur de l'appel d'offres, tout se ligue contre le canal.
Enfin, en 2007, les envoyés du ministère annoncent que les agriculteurs ne doivent pas planter, les travaux sont annoncés pour octobre. La récolte de banane est compromise. Qu'à cela ne tienne, si le canal est en route, on peut perdre une récolte.
Depuis, rien.
Ce qui fait le plus mal, c'est que jusqu'à ce 21 avril 2008 les travaux n'ont toujours pas débuté et le ministère ne communique pas sur la date de leur lancement.
Wilhem Emile, le président du Comité des irrigants de Bois-Neuf, s'impatiente. « L'Etat ne nous accorde aucune valeur dans le pays ».
« Nous les paysans, les agriculteurs, nous sommes tout. Tout le pays vit de l'agriculture. Chacun, quand il arrive chez lui, quel qu'il soit, soulève tous les jours un couvre-plat pour découvrir ce qu'on lui a laissé. Pour savoir quels fruits de la terre vont lui permettre de se refaire des forces. Tout le monde vit de l'agriculture, mais nous sommes oubliés. Dans la zone de Bois-Neuf, plus personne ne veut prendre la relève des anciens qui ne laissent en héritage que de la misère », se lamente le président très écouté de ses mandants.
A 46 ans, Wilhem, qui cultive la terre depuis son enfance, a dans ses yeux la malice de celui qui a côtoyé le système des agronomes qui, de projets manqués en projets bâclés, sont les Ponce Pilate sur la route du chemin de croix des Manuel de la République.
La lente disette qui gagne du terrain
Wilhem en tête, ils sont une cinquantaine d'agriculteurs réunis ce samedi matin sur une habitation de la route nationale numéro 1, près de l'Etang Bois Neuf, impatients de rencontrer ces journalistes venus de Port-au-Prince découvrir leur misère.
A première vue, de la misère il n'y en a pas trop dans la zone. Tout est vert et d'apparence fertile. Les manguiers croulent sous des fruits d'un vert-jaune très alléchants et des lam veritab, grosse de promesse de bombance, plient sous le poids, à chaque branche, de fruits lourds qui menacent de tomber comme des bombes sur nos têtes.
Pourtant les habitants de la 2e section communale de Bois Neuf ont de quoi se plaindre. D'année en année, la population augmente. Les terres sont morcelées à l'infini. Les récoltes déclinent. L'eau se fait rare.
L'eau est la source principale des revendications dans la zone. Si la misère n'est pas évidente, tout le monde parle avec nostalgie des jours anciens qui étaient meilleurs. Une régime de bananes pesait 100 livres aujourd'hui elle n'en pèse que 40. Les revenus ont décliné avec la perte de poids. Les tomates, les papayes, les haricots aussi sont moins beaux, faute d'eau en quantité.
L'eau est pourtant bien là. Moins abondante d'année en année, elle dévale encore joyeuse vers la mer transportée par la rivière de Pierre Payen.
Le réseau d'irrigation construit dans les années 30 quand la firme G J White exploitait la figue banane dans le Bas-Artibonite ne suffit plus à assurer la prospérité de la zone.
Il n'y a pas non plus de bureau de crédit agricole. Ni d'engrais à bon marché. Ni de semences sélectionnées subventionnées. Une journée de travail d'un journalier agricole coûte 100 gourdes, plus deux repas. A ce prix et à ces coûts, l'eau gratuite est le principal moteur de la production. Et quand elle manque, c'est la pagaille.
Chacun, pour sauver son bananier ou son petit champ de piments, s'attaque au réseau d'irrigation qui, avec des canaux en terre, serpente les hectares de culture.
Chaque prise anarchique dans le réseau sauve une famille et appauvrit une autre. L'eau se raréfie au fil des kilomètres et les terres en bout de ligne ne reçoivent rien.
Il n'y a pas non plus la constance qu'il faudrait pour nettoyer et entretenir le réseau de près de 15 kilomètres de long qui appartient à toute la communauté et donc à personne. Résultat : quand un éboulement ou les sédiments obstruent le libre passage de l'eau, c'est la lente disette qui gagne du terrain.
L'Etat est si occupé, si peu pressé, si nonchalant
Tous les agronomes de la République sont au courant de la situation de Bois-Neuf. La rareté de l'eau saute aussi aux yeux de tous ceux qui empruntent la nationale numéro 1.
L'Etang Bois Neuf, qui donne son nom à la zone, n'est plus un étang toute l'année. C'est, souvent, une mare. Des fois, une étendue désolée. La cause : les canaux d'irrigation ne l'alimentent plus. L'eau de la rivière n'a plus le loisir de venir y finir sa course et de le garder en vie toute l'année.
L'Etang, qui avait des poissons et faisait vivre une petite colonie de pêcheurs, n'est plus qu'un souvenir. Le dernier projet de pisciculture avec des experts cubains n'a pas non plus fait longtemps la fortune des riverains.
Dans le temps, avant l'année 2000, explique Willy Mathurin, 34 ans, porte-parole des anciens pêcheurs, 500 à 600 personnes vivaient de la pêche sur l'étang. On mangeait du poisson dans la zone des « bout lang », des anguilles, des canéas et même des têtards. Quand les Cubains et l'Organisme de Développement de la Vallée de l'Artibonite (ODVA) ont ensemencé l'étang de carpes argentins, des fois, c'est 30 mille gourdes de revenus qui se partageaient quotidiennement dans la zone.
La rivière de Pierre Payen qui coule tout près de l'étang va se perdre dans la mer toute proche sans que les paysans puissent y faire grand-chose. La maîtrise de l'eau est une science qu'ils n'ont pas et une expertise jamais bien maîtrisée en Haïti. Toutes les initiatives et tous les investissements dans le domaine reviennent à l'Etat.
Personne n'en parle, mais Etang Bois Neuf espère que cette fois la relance de la production nationale lui rendra visite d'autant que l'étang peut aussi servir à la pisciculture si on lui permet de reprendre eau en aménageant le réseau d'irrigation.
Mais l'Etat est si occupé, si peu pressé, si nonchalant que tout le monde doute que le miracle de l'eau soit pour bientôt.
Source: Le Nouvelliste