Haïti est, avec l'Afghanistan, l'un des pays parmi les plus dangereux du monde pour les journalistes. C'est probablement vrai. De Jean Dominique à JP Brax, que ce soit à la radio, à la télévision ou dans le Nouvelliste, cela n'empêche pas notre peuple de produire de grands professionnels aussi talentueux que courageux. Mais pour quel résultat ? N'est-ce pas un gaspillage tant que les Haïtiens de bonne volonté refusent depuis tant de générations de reprendre en main leur destiné nationale et se condamnent ainsi à rester les victimes des saltimbanques comme Aristide ?
En attendant une réponse, je partage avec vous ce texte qui circule sur le web depuis quelques jours. Enjoy :




Le 22 janvier dernier, une conférence sur la reconstruction de l?Afghanistan réunissait à Tokyo 54 pays et 18 organisations internationales et s?achevait par une promesse de 4,5 milliards de dollars (5 milliards d?euros). Le « charisme et la détermination » d?Hamid Karzaï, le premier ministre du gouvernement de transition d?Afghanistan auraient, paraît-il, séduit les représentants des pays donateurs. Mais de quel « charisme » et de quelle « détermination » s?agit-il ? Quand je regarde, sur CNN, W. Bush agiter un Karzaï au sourire béat devant les membres du Congrès comme le hochet que fut le président d?Haïti Jean-Bertrand Aristide pour Clinton, ce spectacle affligeant me donne une désagréable impression de « déjà vu ». Déjà, comme Aristide avant lui, Karzaï plaide pour que les effectifs de la force internationale « d?assistance à la sécurité » soient renforcés et pour que leur mandat soit étendu à l?ensemble du pays. «Il y a toutes les raisons de croire qu?il va falloir avoir une sorte de présence multilatérale pour essayer de garantir la sécurité et la liberté contre la violence des parties en présence pendant que nous essayons d?établir les conditions nécessaires à la création d?une société civilisée » avait déclaré, en son temps, le président Bill Clinton annonçant, au Miami Herald du dimanche 9 mai 1993, l?intervention militaire dite « internationale » qui devait réinstaller, le 15 octobre 1994, Aristide au pouvoir derrière les baïonnettes américaines ...


Ainsi donc, la « Communauté internationale » voudrait, aujourd?hui, « reconstruire » l?Afghanistan comme, hier encore, elle jurait vouloir reconstruire mon pays d?origine. La question qui me vient immédiatement à l?esprit c?est : « Pourquoi et comment cette communauté internationale serait-elle plus capable de faire, aujourd?hui, dans un pays de 652 225 km2 peuplé par 26 millions d?habitants ce qu?elle s?est montrée incapable de faire dans un pays grand comme la Belgique habité par 7 millions d?individus ? » Bien sur, l?Afghanistan n?est pas Haïti et 4,5 milliards de dollars, c?est bien plus que les quelques 530 millions qu?elle s?était engagée à « investir dans la démocratie haïtienne ». Pourtant, sans être un spécialiste de l?Afghanistan, je sais que ce pays et le mien partagent, ne serait-ce qu?au niveau historique, quelques similitudes importantes.


Haïti, comme l?Afghanistan, n?a pas toujours eu le triste privilège de figurer sur la liste des pays parmi les plus pauvres de la planète. Au 18e siècle, aucune colonie de par le monde ne rapportait ce que Saint-Domingue (son nom colonial) rapportait à la France. Au moment de la Révolution française, la petite colonie produisait 60% de la production mondiale de café, plus de sucre que n?en produisait toutes les Antilles anglaises réunies. En fait, plus de la moitié des profits générés par le commerce maritime français venait de l?exploitation de ce demi million d?esclaves importés d?Afrique. Au total, sur les 27 millions d?individus qui constituaient la population française de l?époque, 5 millions dépendaient directement ou indirectement de l?économie saint-domingoise. On peut donc facilement comprendre pourquoi, quand, deux ans après la Révolution française de 1789, la révolte générale des esclaves éclatait, il faudra aux insurgés 12 années d?un combat sans merci qui mettra l?île à feu et à sang pour se débarrasser de tout ce que le colonialisme de l?époque avait à lui opposer : les troupes de la monarchie française déjà sur place, puis celles de la toute nouvelle République puis celles de l?Empire ainsi que les troupes anglaises et espagnoles alléchées par l?opportunité. En décembre 1801, Napoléon 1er avait organiser la plus grande expédition maritime de l?histoire de France. Un total de 86 vaisseaux de guerre transportant les meilleurs hommes de la toute puissante armée impériale devait « passer par Saint-Domingue » pour y rétablir l?ordre esclavagiste avant de faire cap sur la Louisiane pour reconquérir cette autre colonie perdue. L?armada commandée par l?amiral Leclerc, mari de Pauline Bonaparte, s?ur de l?empereur n?arrivera jamais en Louisiane. En novembre 1803, des 60 000 guerriers d?élite envoyés par la France, seule une poignée de soldats démoralisés retournera chez elle. Les esclaves révoltés de Saint-Domingue entraient dans le nouveau siècle avec panache. Ils faisaient à l?armée napoléonienne ce que les moudjahidin d?Afghanistan feront à l?armée Rouge. Dans les deux cas, ces débâcles honteuses annonçaient la fin d?un empire.


Hélas, comme l?Afghanistan, Haïti verra le poison, distillé par de profondes et inextricables contradictions exacerbées par un environnement international farouchement hostile, gâcher impitoyablement son devenir. Jean-Jacques Dessalines, Henri Christophe et les autres généraux « héros » de son indépendance, démontreront, comme le fera le commandant Massoud, que l?excellence dans l?art de la guerre ne saurait garantir une bonne gestion des affaires publiques. Le dernier soldat français n?avait pas encore quitté l?île, que les chefs qui l?avaient mené à la victoire se retournaient contre le peuple et tentaient d?imposer par la force le modèle de société et de développement qu?ils considéraient comme le seul acceptable : la mise en coupe réglée de toutes les ressources nationales à leur unique profit. Ils n?y arrivèrent jamais complètement car le génie populaire si caractéristique de la population haïtienne inventera en un temps record un système économique, social, culturel et politique qui mit en échec toute tentative directe ou indirecte de retour à l?esclavage. Résultat : la dynamique suicidaire de deux systèmes socioculturels et économiques fonctionnant de manière conflictuelle sur un même territoire et tous les désastres générés par la démultiplication des antagonismes envenimés par toutes sortes de préjugés et pratiques discriminatoires ...


En 1986, j?annonçais dans mon premier livre « Haïti pour quoi faire ? » mon retour, toutes affaires cessantes, au pays natal. Comme bon nombre de compatriotes à l?époque, je quittais la France pour répondre présent à l?appel provoqué par le départ de Jean-Claude Duvalier. Hélas, je devrais quitter Haïti cinq ans plus tard sans avoir trouver de réponse à cette question. Pourtant, à tort ou à raison, j?eu, au moins deux fois, la ferme conviction d?être près du but. La première fut en 1989, quand la musique rock d?inspiration vaudou (la musique « racine ») entrait triomphalement dans le cortège carnavalesque. Le succès du groupe « Boukman Eksperyans » était une brèche importante au coeur d?un système dont le but avoué a, depuis toujours, été la disparition pure et simple de cette culture paysanne. Cet évènement était emblématique d?un profond changement de mentalités. Le magazine d?actualité culturelle que j?avais conçu et que j?animais deux fois par semaine depuis deux ans à la Télévision Nationale (TNH) avait contribué à lui donner naissance. Pour la première fois, la jeunesse haïtienne jouissait d?un espace symbolique et pouvait s?imposer comme acteur. La deuxième fut quand, quelques mois plus tard, j?accueillais et accompagnais jusqu?aux studios de la TNH le candidat Jean-Bertrand Aristide. Tous les Haïtiens de bonne volonté avaient, à leur manière, accouchés du phénomène Aristide. Mais à cause de cette caution publique, quelques semaines plus tard, au moment de la tentative de coup d?Etat d?extrême droite de Roger Lafontant, mon nom figurera sur la liste des personnalités à abattre.


Quelques semaines seulement après son élection, le président Jean-Bertrand Aristide trahissait le candidat pour devenir un escroc et poignarder dans le dos l?espoir de toute une génération. Déjà, le bruit courait que, dans le plus grand secret, son gouvernement venait de concocter avec le FMI (Fond Monétaire International) un projet de politique économique connue de quelques initiés. Déprimé et en colère, je quittais Haïti pour ce que croyais n?être que quelques semaines de vacances en Californie. Quelques semaines après, un coup d?Etat militaire expédiait Aristide et sa clique au Venezuela puis à Washington. En 1994, je publiais un livre qui dénonçait l?imposture du « mythe Aristide » et, surtout, le scandale de l?embargo criminel contre le peuple Haïtien dont le président en exil se faisait l?avocat fanatique. Et c?est toujours en colère qu?un an plus tard, j?interpellais Aristide au cours d?une conférence de presse organisée à San Francisco dans le cadre d?un « symposium sur l?état du monde » présidé par Mikhaïl Gorbatchev. Devant une salle pleine à craquer, je le questionnais sur le sort que son gouvernement revenu d?exil venait de faire aux 530 millions de dollars que la communauté internationale venait « d?investir dans la reconstruction d?Haïti ». Sans réponse, évidemment ?


De retour à Paris depuis bientôt trois ans, je traîne encore la même tristesse infinie. Haïtiens mes frères, ne changerez-vous donc jamais ? Pourquoi la société haïtienne semble-t-elle si imperméable au « changement ». Il faudrait sans doute d?abord « repenser » Haïti. Mais Haïti a-t-elle jamais été pensée ? Pourtant, c?est à nous, Haïtiens, et à personne d?autre de reprendre en main notre destin. Et ceci sans perdre un temps qui nous manque chaque jour un peu plus. Car si, jadis, le peuple Haïtien ne fut qu?un réservoir à main d??uvre pour les investissements US dans la région, le désastre écologique national a déjà pris de telles proportions qu?Haïti devenu un désert, il n?aura plus d?autre alternative que celle de servir de pays-décharge pour les déchets toxiques vomis du monde entier. Et, s?ils veulent faire de l?Afghanistan autre chose qu?un pipeline et/ou un gazoduc, les Afghans et Afghanes devraient, eux aussi, commencer dès aujourd?hui par repenser leur pays afin de le reconstruire à leur guise.


Jean-Pierre Brax, journaliste, réalisateur et écrivain Haïtien.