L'affrontement actuel pour l'élimination en Haiti d'un pouvoir incompétent, corrompu, criminel, considéré comme tel par l?essentiel de la « communauté internationale », suscite, c?est bien normal, des vocations de vertueux d'occasion. L?ennuyeux pour eux, devant le jugement moral des hommes et, s?ils y croient, de Dieu, c?est qu?ils se dressent aujourd?hui contre ceux-là même avec qui ils partageraient, il n?y a pas longtemps, une communauté de situation.
La comédie est classique, et tragique. La Russie l?a connue, sous Eltsine, la majeure partie de l?Europe, à la fin de l?occupation allemande, il n?y a pas plus radical dans la dénonciation qu?un traître qui veut se refaire une virginité.
Qui sait si un actuel censeur, ex-chef d'entreprise, n'a pas choisi la solution facile, à sa portée, de disparaître de la scène locale, de se réfugier à l'extérieur, abandonnant à leur sort tous ceux dont il avait charge d'âme. Alors qu'il aurait été plus courageux de lutter sur place, d'essayer de survivre coûte que coûte. Le manque de courage est humain, trop humain, et au fond pardonnable, c?est un des enseignements les plus novateurs du Christ. Pourtant, la fin des heures sombres venue, le manque de courage devrait avoir la bonne idée d?épouser la décence, cette bonne fille. Mais en Haïti, on dirait qu?elle ne tend qu?à courtiser l?arrogance.


Ainsi nul ne peut savoir, par exemple, quel a été le cas de conscience du directeur de firme ayant construit le bagne de Tasnanart pour le roi du Maroc. Pas de chance pour lui, le nouveau roi ne ressemblait pas à son père. Et chez nous, quand un nouveau pouvoir sera là ? Résisterons-nous à la tentation de ne voir que des salauds et des braves, des victimes et des bourreaux, des tout-sales et des tout-propres. A quoi servira-t-il, pour reconstruire le pays, d?assimiler tout ce qui est clair au sale et tout ce qui est noir au propre, évoquant sans aucune pudeur, un soit-disant apartheid en Haiti ?
Dans cette optique dès qu'un membre de la bourgeoisie claire veut faire quelque chose d'humain, de progressiste pour tout le pays, certains, pas tous fort heureusement, certains donc de ses pairs menacent de le laisser choir, ou le font tout bonnement.
Les frères Izméry, les Gérald Khawly ne sont pas légions. Georges a été liquidé par erreur, parce que confondu avec son frère lui-même créancier de l'occupant du pays, le chef suprême des gangs qui terrorisent la population. Puis il a fait tuer Antoine parce que c'était le bon. - Que tous deux reposent dans la paix de Dieu -. Et après on érige des sculptures malsaines devant le Sacré-C?ur. Mais il n'est pas rare que dans l'histoire et la vie d'Haiti les Haïtiens d'origine "syrienne" aient une attitude républicaine et citoyenne que certains, dont l'arbre généalogique remonte à la colonisation, seraient bien inspirés d'imiter?.
Quant à GK, il a été éliminé parce qu'on lui reprochait de financer l'opposition. Que son âme repose en paix. Petits et grands étaient présents à ses funérailles au Sacré-C?ur? "Jusqu'au cireur de bottes" dixit ma s?ur. Ce qui signifie qu'il y a encore dans ce pays un secteur d'esprits sains, intacts, fait de membres de toutes les couches sociales.
Qu?on n?oublie pas, demain, cette vérité démocratique et humaine : un pays est fait de tous, c?est même sa définition. Nous ne sommes pas très nombreux. Il n?y a pas « trop » de mulâtres, « trop » de chefs d?entreprises, « trop » de policiers, « trop » de médecins et de professeurs. Il n?y en a pas assez. Qu?Haïti apprenne à dire « plus », là où le futur ancien pouvoir ne savait dire que « moins ». Une terre d?additions, pas de soustractions.
Nous devons admettre que sommes un pays d?échantillons; nous n?avons rien en plusieurs exemplaires. André Apaid a déjà des gens qui lui disent " Yo pa t mande l pou tout bagay sa "(On ne lui en demande pas tant). Certains ne veulent pas entendre parler de "défavorisés"en Haiti parce que cela impliquerait qu?il y a des "favorisés". A la bonne heure ! Pourtant on utilise ce terme partout ailleurs, sans nulle levée de boucliers. On s'étonne après qu?une ânesse effraie quand elle braie sur commande.


A ce stade de la réflexion il convient d'apporter un redressement de nos réactions : Je pense qu?il faut bannir le dechoukaj, mais pourra-t-on l?empêcher partout? Certains des gens des bidonvilles ont leur propre justice qui n?est pas très conforme à la civilisation. On va dire qu?ils s?entr'-déchoujoukeront. C?est fatal. Pourtant, dans les bidonvilles comme ailleurs, le violence sera une blessure néfaste infligée par une minorité basse à une majorité faible. Comment faire pour que l?Haïti de demain soit la nouvelle alliance de nos faibles élites et de nos faibles majorités de bidonvilles ? Comment conjurer l?inverse, l?alliance d?élites cupides et culpabilisées avec les minorités violentes des bidonvilles ? Croire en l?avenir, et ne pas faire que croire : le bâtir.


Que faire aussi de ceux qui jouissent à 30 ans de millions de dollars dont les origines ne sont guère avouables? L'argent acquis " à la sueur de notre front" ne nous enrichit que fort tard. Et de plus à condition d'avoir fructifié dans de bons investissements, sur de bonnes valeurs boursières? Mais que gagnerions-nous à les faire partir ? Que gagnerions-nous de plus à les faire partir les pieds devant ?
De toute façon voir l'establishment exposer sur le net son linge sale ne nous rapporte rien. Construisons. Et construisons avec l?establishment, ni contre, ni sans. Mais « ni contre, ni sans », ça ne veut pas dire non plus « pour ». ça veut dire avec.
Tenez par exemple, il semblerait qu'un sommet obscur ait fixé le salaire d'un noir des classes moyennes à 250 dollars américains. Cela était encore valable il y a dix ans à peine, pour un jeune dessinateur industriel arrivant du Canada et voulant intégrer une grande boîte de pub. Déjà en 1994, $ 250 ne permettaient pas d'aller très loin. On ne construira pas de maison, pas davantage que l'on ne fera l'acquisition d'une voiture avec ça. On restera chez ses parents ?après tout c'est la coutume- et si l'on rêve de 4X4, eh bien, on n'aura qu'à se faire dealer. Comment faire, concrètement, pour que ça change d?ici trois ans ? Et tant pis si ça en prend cinq, mais que ça aille dans la bonne direction.


Ce pouvoir est littéralement aux abois. Il n'a d'appui nulle part. Même les épouvantails des différents "Com" à la solde de la-chose, n'arriveront pas à inverser le mouvement de la Vie. Réprimer une manifestation avec mort d'homme la veille. Laisser une autre se dérouler paisiblement le lendemain. Re-réprimer la fois prochaine. Tout cela, ce sont les spasmes de la fin d?un régime. La chose partira avant son terme. Mais avant tout, et dès aujourd?hui, Haiti doit penser à l'après. Que tous préparent des idées intéressantes, progressistes, lumineuses sur l'avenir du pays. Il faut déjà bâtir le programme de l'après. Car nous avons du pain sur toutes les planches, en même temps et pour longtemps.
Mag MagCartier
Paris le 3 Février 2004