Le double naufrage des opérations « Restore Democracy » et « Aristide-Lavalas » (1994, 2004) met les Haïtiens en demeure « de vouloir et de réussir quelque chose d?impossible contre le Sort, contre l?Histoire, contre la Nature ! ». L?injonction qui nous a été faite un jour dans le théâtre élisabéthain d?Aimé Césaire est plus que jamais d?actualité à nos portes. Elle exige une responsabilité haïtienne de ce qui nous est arrivé, en vue de la refondation civique de l?ensemble de nos ressorts psychologiques et sociaux. Il est temps de s?arc-bouter stoïquement à la mobilisation des silos d?intelligence, de savoir-faire, de sagesse, de foi consensuelle en un peuple dont la force de création a fait ses preuves à travers les données vitales de sa tragédie même. En effet, peu de terroirs de la planète, confrontés deux siècles durant à des erreurs tragiques, à des vicissitudes spectaculaires, sont parvenus, comme ceux de l?île d?Haïti, à maintenir un haut niveau de résistance culturelle au lourd héritage de l?esclavage et de la colonisation, dans le même temps où ils échouaient totalement à organiser les institutions de la modernité républicaine et démocratique.


Institutionnellement parlant, « la nation haïtienne n?a pas pris » (Claude Moïse (6)) ; « Haïti n?existe pas » (Christophe Wargny (7)), tandis que la juridiction onirique qui conditionne ses structures imaginaires devait, au XXe siècle, déboucher sur une culture d?une éclatante viabilité. La culture haïtienne n?a pas connu la panne, l?arrêt pathologique de fonctionnement, qui aura été le sort de l?Etat, du droit et de la justice. Du point de vue culturel, Haïti serait plutôt l?inverse du pays le plus démuni de l?hémisphère occidental.


Malgré le chaos politique et social, toujours prédominant sur les aspirations démocratiques, on a affaire, dans les arts et la littérature, à une heureuse transmutation esthétique des échelles du malheur quotidien. Les divers courants de ce « réel merveilleux haïtien » ont marqué, aux yeux du monde entier, l?éblouissante révolution plastique des années 1950, de même que les productions musicales et littéraires de plusieurs générations d?artistes. Des talents de peintres, de musiciens, de poètes et d?écrivains de premier ordre permettent aux créations de supporter la comparaison avec les triomphes les plus indiscutables de l?art mondial.


Faisant admirablement fi des rhétoriques d?imitation académique des modèles importés, en riposte à l?expérience atrocement « raciale » de l?époque de la plantation, les créateurs haïtiens ont couru avec éclat l?aventure de la souffrance sans fin, ainsi que l?ivresse solaire de vivre qui tente de la sublimer ? sur un bout de terre illuminé au-dedans de sa solitude « d?Etat sans nation... et de société sans Etat » (Régis Debray).
Sans pétrole ni diamant, Haïti sera-t-elle capable de se réveiller à une nouvelle donne de son histoire ? Saisie à la gorge par l?illusion Aristide-Lavalas, partie en fumée, Haïti est-elle prête à engager son peuple martyr, sa seule richesse naturelle, son précieux matériau humain, dans une remontée jamais vue ?