REPORTAGE
Les mots retrouvés de Mandela
Patrick Poivre d'Arvor relate l'incroyable épilogue de deux vies emmurées : celles d'un geôlier et de son détenu, Nelson Mandela.
Par Patrick Poivre d'Arvor
[04 décembre 2004]
Robben Island et sa prison sont aujourd'hui l'un des cinq sites sud-africains inscrits au patrimoine mondial de l'humanité.
On ne peut passer une nuit dans la suite 400 de l'hôtel Saxon de Johannesburg sans penser à Nelson Mandela. C'est là que pendant sept mois, à sa sortie de prison, le père de l'Afrique du Sud d'aujourd'hui écrivit la majeure partie de son autobiographie : Un long chemin vers la liberté. A l'époque, au début des années 90, cette superbe maison d'hôtes qui appartenait à un riche homme d'affaires n'avait pas encore été reconvertie en hôtel de luxe. Mais la chambre, décorée à l'africaine, reste toujours habitée par cette présence. Tout comme l'Afrique du Sud tout entière alors que Nelson Mandela, 86 ans, a déjà quitté le pouvoir depuis plus de cinq ans. C'est son ami Thabo Mbeki qui l'a remplacé à la tête de l'Etat. Il vient d'ailleurs d'y être réélu.



En février 1990, quelques heures à peine après sa libération, Nelson Mandela m'avait accordé une longue interview en direct dans le journal de 20 heures. L'homme avait alors beaucoup impressionné le monde entier qui ne le connaissait guère qu'au travers de vieilles photos où il apparaissait encore corpulent et musculeux. C'était avant sa longue parenthèse en purgatoire (plus de vingt-sept ans en prison !) ponctuée de quelques sorties quasi clandestines où l'ancien ministre des Affaires étrangères Piet Botha le recevait en catimini pour essayer de renouer quelques relations. A chaque fois, le tailleur chargé de la confection du costume du détenu pour la photo et pour l'histoire était obligé d'effectuer de sévères coupes. Mais plus que la prestance et le port altier de Nelson Mandela, ce qui avait frappé lors de son retour en pleine lumière, c'était l'extraordinaire sagesse de son discours et son absence totale de rancoeur ou de désir de vengeance pour toutes ces années gâchées. Les siennes et celles de son pays.



Pourtant, ce qui menace aujourd'hui l'Afrique du Sud ce n'est pas la haine ou la réouverture de mauvaises blessures. Ce serait plutôt l'amnésie. «L'histoire de notre pays est marquée par trop d'oubli, remarqua l'ancien président le mois dernier. Encore qu'à mon âge, se moqua-t-il, on est bien obligé de faire ami-ami avec l'oubli.» Il faut dire que les circonstances dans lesquelles il prononça cette phrase étaient tout à fait singulières. Il venait de recevoir des mains de l'un de ses geôliers deux carnets qu'il avait écrits en prison et qui lui avaient été dérobés par l'administration pénitentiaire.


L'histoire est assez belle et ne vaut d'être racontée qu'après une visite à l'île-prison de Nelson Mandela et de tant d'autres : Robben Island, à sept kilomètres environ au large du Cap. C'est là qu'en 1964 le chef de l'ANC, mouvement d'opposition anti-apartheid âprement combattu par le gouvernement, fut envoyé après avoir été condamné à la détention à perpétuité. L'inspecteur Donald Card y arriva à son tour quelque temps plus tard. Il avait pour mission d'ouvrir les lettres écrites par les prisonniers (ou qui leur étaient destinées) pour intercepter d'éventuels messages codés.
L'inspecteur voulait avoir la conscience en paix

L'ANC, principal parti aujourd'hui au pouvoir, était lié au Parti communiste et les autorités martelaient que les détenus politiques de Robben Island étaient de dangereux terroristes. Ne trouvant rien de caché dans les maigres correspondances des prisonniers (ils n'avaient le droit, en tout et pour tout, qu'à une lettre de cinq cents mots tous les six mois!), l'officier de police se lassa et donna sa démission. Mais voilà que les rouages de l'administration se grippent et qu'on lui adresse pour examen deux grands carnets noirs à tranche rouge. Ils appartiennent à Nelson Mandela, avocat militant dont le procès à Pretoria avait fait grand bruit. Donald Card décide de les garder. Nous sommes en 1971. Vingt ans plus tard, le fameux détenu est enfin libéré. Pris de remords, l'inspecteur tente de l'approcher pour lui rendre son bien. Il essaie de passer par son épouse, la très controversée Winnie (qui n'eut pas le droit de voir son mari pendant deux ans alors que les autres détenus politiques pouvaient rendre visite à leurs proches tous les six mois...), mais elle ne donna pas suite à sa requête. Card n'eut pas davantage de chance avec les enfants du Président. Il faut dire que les deux filles qu'il eut avec Winnie Mandela ne purent le revoir que quinze ans après sa condamnation, et les enfants de son premier mariage, en 1968 seulement. Personne ne voulait pactiser avec cet infâme geôlier. Pour pouvoir mourir en paix, la conscience tranquille, l'inspecteur Card s'obstina et multiplia les démarches auprès de parlementaires ou de militants de l'ANC. On lui proposa bien de récupérer les carnets afin de les rendre ensuite à son propriétaire, mais le policier n'en démordit pas. Il voulait les lui rendre en mains propres. Ce qui fut fait le 21 septembre dernier, quatorze ans après la libération de Nelson Mandela, qui eut ce commentaire philosophique : «C'est un vieil homme qui remet à un autre vieil homme de vieux carnets.» Amusé, l'un de ses codétenus, Ahmed Kathrada, aujourd'hui membre de la Fondation Nelson Mandela, fit remarquer qu'il était bien loin le temps où le chef de la prison, vantant son total isolement, estimait que «dans cinq ans, plus personne au monde ne se souviendra de qui était Nelson Mandela». Bien éloignée aussi l'époque où l'on envoyait à Robben Island des criminels invétérés, prisonniers de droit commun, en espérant qu'ils contamineraient les détenus politiques en semant la zizanie. Ce fut le contraire qui se produisit.



Robben Island est aujourd'hui l'un des cinq sites sud-africains inscrits au patrimoine mondial de l'humanité : «Symbole du triomphe de l'esprit humain sur la souffrance et l'adversité non seulement en Afrique du Sud et sur le continent africain mais dans le monde entier.» L'endroit est d'une étrange beauté. Désormais, il est ouvert au public et les visiteurs sont nombreux à s'y presser, et pas seulement pour admirer le spectacle des phoques et des baleines qui croisent au large. Un ancien détenu fait le guide. Sparks, 53 ans, y a passé sept ans. Il n'avait que 17 ans quand il est arrivé ici.


Il n'a rien oublié, ni les coups, ni les brimades, ni les cellules ouvertes à tous les vents, et donc glaciales l'hiver. Un mot de protestation et c'était dix jours d'isolement, avec juste deux bols quotidiens de porridge sans sucre. Il nous fait visiter la carrière où les prisonniers cassaient et concassaient des pierres, sans apparente utilité. Puis les cellules où ils broyaient encore du noir, des souvenirs enfuis. L'un d'entre eux, Daniel Thomas, y a laissé ce mot terrible : «Si ma femme venait à me rendre visite, je serais incapable de la reconnaître. Quand elle m'a envoyé un magnifique dessin à Noël : "A mon mari, avec amour", je n'ai rien ressenti.» Les uns après les autres, ils basculaient dans les ténèbres.



Il fallut donc à Nelson Mandela une force de caractère hors du commun pour survivre dans la cellule n° 5 de la section C (réservée aux détenus politiques). Deux mètres carrés, trois couvertures à même le sol, un banc marron en béton, une écuelle, un bol, une poubelle. C'est tout. Et dans son cas, pas le droit de parler à qui que ce soit. Il se réfugia dans l'écriture des premiers feuillets de ses mémoires, souvent confisqués. Avant de nous quitter, Sparks nous remercie : «C'est grâce à vous, visiteurs étrangers, que nous sommes aujourd'hui libres. S'il n'y avait pas eu la pression de l'opinion internationale, Nelson Mandela aurait été exécuté. Mais tout cela est aujourd'hui derrière nous. Maintenant nous sommes amis avec nos gardiens. C'est ça, la réconciliation.»
On ne se bouscule guère au musée de l'Apartheid

«Réconciliation», c'est le mot que tous les Sud-Africains ont à la bouche. Que ce soit parmi les visiteurs de l'imposant monument des Pionniers, à Pretoria, qui raconte sobrement, dans la tradition protestante des anciens Boers, l'épopée de la conquête de l'Afrique australe par les Afrikaners (descendants de paysans néerlandais, allemands ou huguenots français). Ou, à Johannesburg, parmi ceux du tout nouveau musée de l'Apartheid qui relate, lui, le dernier siècle de l'histoire de l'Afrique du Sud : 1913, sous les Anglais, une première loi qui attribue aux Blancs 87% du territoire ; 1948, le début de l'apartheid avec interdiction des mariages mixtes, puis du «mélange social» dans les lieux publics, plages, moyens de transport, écoles, universités... L'indépendance en 1960 n'y changea rien. Bien au contraire. Les prix Nobel de la paix attribués à Albert Luthuli (l'ancien président de l'ANC) puis à Mgr Desmond Tutu (l'archevêque anglican du Cap) non plus. Il fallut en 1989 l'arrivée au pouvoir de Frederik De Klerk, un conservateur éclairé, pour que tout s'enchaîne rapidement, presque sans violence : levée de l'interdiction des partis politiques, libération de Nelson Mandela, abolition de l'apartheid. Le tout en à peine deux ans, ratifié, par référendum, par plus des deux tiers de la communauté blanche. Comme toujours dans les grandes accélérations de l'histoire, c'est la rencontre de circonstances et de caractères qui fit la décision. Mandela et De Klerk allaient en être récompensés par le prix Nobel de la paix.



Aujourd'hui, dix ans après les premières élections multinationales et l'accession au pouvoir de Nelson Mandela, l'Afrique du Sud semble réconciliée avec elle-même. Les mariages mixtes ne sont pas légion, mais on ne se regarde plus en chiens de faïence. Les deux hymnes traditionnels, le noir et le blanc, sont désormais fondus en un seul. Les carnets de l'inspecteur Donald Card ont rejoint l'exposition permanente de la Fondation Mandela. Et l'on ne se bouscule guère au musée de l'Apartheid. Le parking y reste désespérément vide. Celui du parc de loisirs qui le jouxte est plein à craquer.