Le carnaval 2006, baptisé « Ochan pou kilti lakay », se voulait un refus de la perte des traditions, de la décadence, de la dégénérescence. Nostalgie du bon vieux temps. Trois jours d'hymne à la culture du terroir, à l'imagination débridée de nos artistes et artisans. Contre vents et marées, le carnaval a eu lieu, reprenant de force ses couleurs, ses extravagances. Un pari presque gagné pour les organisateurs.



Tôt dans l'après-midi, tout Port-au-Prince et ses environs sont debout. Les rues, nues, ouvertes à toutes les bêtises (imaginables et inimaginables) de l'homme, roulent dans ses draps aux fortes couleurs de fête. Tout baigne. La population, oubliant sans faire exprès les rigueurs du train-train quotidien, remplit chaque pouce des lieux. Investissant, un à un ou par groupe, les artères du Champ de Mars, les gens, jeunes et moins jeunes, enfants et vieillards, tissent ainsi leur toile d'allégresse, dans un accord tacite de principe, en dépit de quelques bousculades, de quelques regards pas trop sympathiques jetés au passage.


Cette année, l'effort consenti pour redonner au carnaval de Port-au-Prince ses lettres de noblesse est visible. Les gens en ont eu plein les yeux : des indiens, des papillons, des filles, le nombril à l'air, le corps peint, couvert de petits brillants, des filles-fleurs, des bandes à pied, des danseurs et danseuses de différentes écoles du pays ont défilé à coeur joie durant les trois jours des festivités. Des instants où le corps rêve et dé-rêve, s'ouvre et se ferme, va et vient, monte et descend. Sans trêve. Pour trouver au bout de l'insécurité, du kidnapping, du faible pouvoir d'achat, une raison de vivre, de danser. Jusqu'aux petites heures du matin.


Les défilés, noyés dans la foule, ont commencé, il était passé l'heure prévue. Ce qui reviendrait à dire que la ponctualité n'est pas haïtienne. Ou, probablement, faute de structure solide, d'une certaine permanence ou encore d'une certaine maturité du Comité d'Organisation. Par contre, les carnavaliers, habitués au retard, tous azimuts, dans les affaires du pays, n'ont pas vu passer le temps, car ils le tuaient à coups de hanches, reprenant à l'unisson le refrain des décibels.


Le parcours carnavalesque a été contrôlé par les agents de l'USGPN, du Service de la circulation et les casques bleus de la MINUSTAH, installant un périmètre de sécurité incluant 6 paliers dans les zones dites chaudes. La population, de son côté, s'est mise de concert avec les forces de l'ordre pour assurer le bon déroulement du carnaval. Bon enfant, les carnavaliers ne se sont pas fait prier pour verser leur rhum, leur « trempé » dans des bouteilles en plastique. Ce qui a signifié une grande envie de collaborer et surtout de se défouler à fond, sans casse, dans un climat de paix et de confiance. Les gens, toutes tendances et sphères confondues, sans avoir à afficher leur livret de banque, hommes et femmes, une fois entrés dans l'ambiance, ont suivi le rythme. Les petits marchands, ballottés entre le flux et le reflux de la foule, les bras vissés à des brouettes emplies de boissons gazeuses, de cigarettes et de rhum, indispensables à la fête, ont su tenir le coup.


Le carnaval 2006, qu'on le veuille ou non, a été un espace de propagande politique et économique bien que le secteur privé l'ait un peu boudé cette année. A en juger par la pauvreté des stands, le côté un brin « kitsch » de la décoration. En revanche, il a été ponctué, sur les bords, par des initiatives personnelles, comme celle de cette dame, dans son plaidoyer pour un mieux-être dans notre chaotique pays, qui s'était déguisée en indienne avec des plumes d'oiseau, montée sur un chariot artisanal conduit par des hommes avec un W.C, barbouillé de toutes sortes de slogans. Cet autre, un homme-papillon, qui faisait claquer ses ailes d'acier, des boîtes de conserve nouées à l'aide de bouts de ficelle autour de ses pieds. La touche spéciale, le bonheur, il faut bien le dire, était de voir nos « marchands de fresco », nos tap-tap bariolés, dans les rues avec leurs passagers tassés comme des sardines à l'intérieur.


Des zombis en blanc, des revenants, des diables sortis de leur antre, suivis des agents du CIMO fêtant les 10 ans d'existence de leur institution, de quelques charmeurs de serpent, étaient de la partie. Une semaine avant le carême, le défilé a donné lieu à la création d'un monde dans lequel les inégalités sociales disparaissent et où les animaux sauvages et les démons circulent librement entre les hommes. Ils exécutent une mise en scène de quelques pans de notre vie de peuple depuis la conquête de l'île et l'esclavage. La rencontre de deux mondes. Celui du réel et celui de l'irréel. Celui des bandes endiablées qui déambulent dans la ville, des rires et des peurs provoqués par les masques des figures de l'histoire, mais aussi celui des morts qui peuplent l'imaginaire collectif.


Tout se mélange au Champ de Mars. On voit un peu de tout, selon un ordre assez étrange. « La mariée », en voile et couronne de fleurs, ce couple vêtu de blanc qui circule en silence avec un cortège d'hommes et de femmes endimanchés. Les hommes, juchés sur leurs jambes de bois, qui font jouer leur jonc du bout de leurs doigts, la Mayotte qui s'en va et qui s'en vient, un diablotin qui feint de se ruer vers la foule pour faire de l'espace.
« Ouvè le kò »
Les DJs de la place ont assuré une animation non négligeable dans les instants creux. La foule, volubile et compacte, comme entrée en catharsis, bougeait au rythme des méringues que crachent depuis un mois les haut-parleurs de la capitale. La bande à pied, Raram no limit, a défrayé la chronique avec son titre très évocateur « Ouvè le kò ». Le passage d'orchestres tels que Take off, Mass Konpa, Legend, Ram, Rèv, Djakout Mizik, King Posse, T-Vice qui en ont repris le refrain, a été électrisant. Racine Mapou de Azor, de son côté, comme d'habitude, n'a pas manqué de mettre la foule en transe, en particulier, une grande maigre, bien mise et rouge à lèvres violent, qui ne voulait pas danser depuis le début de la soirée et qui embrassait à petits coups son petit ami dans un coin. Plus tard, on la verra, encore possédée, du côté de la Place des Artistes, en train de s'imbiber d'alcool jusqu'à plus soif.


Les chars allégoriques étaient plutôt moyens, si l'on veut parler d'originalité et de créativité. Rien que du déjà vu avec un peu plus de sérieux et de goût dans le choix des couleurs et des dispositifs. Mis à part celui merveilleusement ouvragé, des artistes de la récupération de la Grand-Rue sous la direction du plasticien haïtien, Mario Benjamin, lequel représentait une superposition de « drums » troués avec des ampoules de toutes les couleurs installées à l'intérieur. Sans oublier celui dédié aux 50 ans du compas, et celui à Jean-Jacques Dessalines, opulent et à la limite digne de la légende de l'Empereur, superbement décoré où des jeunes hommes vêtus de costume d'époque étaient accompagnés par des jeunes filles qui mettaient en valeur leurs atours en jouant des épaules et des hanches sous des draperies satinées.


Fort tard dans la nuit du mardi gras, Wyclef Jean, star internationale du rap d'origine haïtienne, flanqué de Black Alex et de Ti Pinèz, à coups de slogans sur l'éducation, la cherté de la vie, l'insécurité, avec sa meringue titrée « Van Vire », a chauffé à blanc un public à la fois fébrile et impatient de voir ce qu'il avait dans le ventre sur le « béton ». Le public, sans faute, a su « épingler » le moment juste, se jetant à corps perdu dans des danses partagées entre la nécessité de garder trace et le désir de participer.
Ce corps qui nous démange
2 :00 am. Des jeunes gens exhibent encore leurs tee-shirts moulants. Certains qui vantent les produits des grosses entreprises de la place et d'autres qui sont à l'effigie du président élu de la République. Seul dans la foule, adossé à un pylône électrique, aux pieds de sa mère, un gosse joue au « video-game ».
Le début de la fin. Des hommes soutenus par d'autres, lourds d'alcool et de friture, dansent en grappe. Au nez de tout le monde, des femmes et/ou des hommes, surpris en flagrant délit d'adultère, sont battus, voire blessés . La fête finie, la ville titube, groggy. Dans l'éclat blême du nouveau jour qui s'approche, comme un spectre, la vie, dure et scélérate, reprendra son cours. Oui. Avec son char à problèmes.
Faut-il interroger le « corps » dans l'espace ? Son volume ? Au Champ de Mars, le corps, entre douleur et jouissance, entre légèreté et lourdeur de l'être, entre pesanteur et apesanteur, dénonce à la fois le désarroi qui nous habite et les concupiscences, féroces d'avenir, qui nous propulsent vers demain. Ou, en tout cas, qui résistent, du bec et des ongles, à l'inéluctable décadence.
Et si le carnaval durait 365 jours?
Encadré
Le carnaval 2006 avait, 40 écoles de danse, plus de 15 bandes à pied, plus de 21 orchestres et un char dédié à l'Empereur Jean-Jacques Dessalines, 32 reines et 29 rois. Le budget des festivités carnavalesques, pour l'ensemble du pays, s'élève à 60 millions de gourdes.
Liste des orchestres ayant défilé durant les 3 jours gras:
Azor, Kampèch, Rèv, Jah Nesta, Vwadèzil, Mass Konpa, Legend, Ram, Djakout Mizik, T-Vice, King Posse, Crystal Secure, Coupé Cloué Jr., Krezi Mizik, Dega, Take Off, Kreyòl La, Alovi Yawe, Tokay, Eritaj, ORS, Metal Ice, Brothers Posse...
En dépit du quadrillage des Forces de l'ordre, il y a eu 3 morts et près de 800 blessés.
Marvin Victor
marvinvictor@lenouvelliste.com