Les nuits, à Jacmel, ne sont pas faites pour dormir. Les yeux restent grand ouverts pour voir la nuit blanchir au petit jour. La patronale de Jacmel a été un prétexte pour jouir de bons moments dans la métropole du Sud-Est.
Les vagues des plages de Jacmel déferlent. Les foules aussi font des vagues dans la ville touristique la plus branchée d'Haïti. Du 30 au 1er mai, on se croirait au carnaval à Jacmel. Les rues sont bloquées du matin jusqu'au soir. A trois heures du matin, le blocus bat son plein dans les rues étroites de la ville. Les voitures roulent pare-choc contre pare-choc. Les gens se bousculent. Tout le monde cherche un endroit pour se détendre.
L'avenue Barranquilla est en fête. Les restaurants sont remplis. Les boîtes de nuit regorgent de jeunes qui s'éclatent aux rythmes des derniers tubes de l'année. Dans ces moments de plaisirs sans retenue, des histoires dignes de roman tissent leur trame dans la nuit.
Jacmel la nuit
A la Crevette restaurant, très proche de l'hôtel la Jacmélienne, un jeune homme fait injonction à sa femme de le suivre. « Rentrons à la maison, chérie ». Un monsieur plein aux as, entouré de deux gardes du corps lui promet de vivre des jours inoubliables. Malgré les jérémiades, les menaces du mari : « Je vais jeter tes affaires dehors si tu ne rentres pas à la maison ». Elle ne bronche pas. Elle a fait le choix d'un moment. Advienne que pourra ! Les machos de Port-au-Prince ne jouent pas. Il a fallu de bonnes minutes au directeur du restaurant pour faire comprendre au pauvre qu'il doit se faire à l'idée que la page de cette femme est désormais tournée pour lui.
Des jeunes filles se promènent en bande dans la nuit. Certaines n'ont pas froid à l'oeil et lancent à qui veut saisir une occasion : « Aswè a m bezwen yon nèg pou mennen m nan bal ».
T-Vice a mis le feu aux poudres à Yaquimo hôtel, le samedi 30 avril. L'espace où se produit le groupe est noir de monde. Hors des murs de l'hôtel, dans la rue, une foule est massée pour écouter T-Vice. A quelques pas de Yaquimo, Sun Ice, un groupe local qui avait performé au carnaval de Jacmel, fait les délices d'un public sympathique. Attablés, les gens dégustent, boivent, consomment à la Jacmélienne sur fond musical. Les jeunes chanteurs de Sun Ice imitent fort bien Ritchie, le batteur vedette de Zenglen. Pour la soirée, ils ont joué tout l'album.
Jacmel attire le tourisme sexuel pour toutes les bourses. Chez Medjine, du côté de Congo plage, les jeunes vont se défouler à bon marché sur les belles de nuit. Au Purgatoire, la chair des putes attire les jeunes comme des mouches. Cent gourdes la passe. Qui dit mieux ! La courbe de la demande a grimpé à l'occasion de la fête de St Jacques et St Philippe. Il faudrait quintupler le volume de l'offre pour satisfaire la demande.
Au Latanier, un bordel investi par des Dominicaines, le public est plus select. Jeunes et vieux convergent leur regard sur la piste où des stripteaseuses se dévêtent progressivement au son de la musique. Plusieurs numéros de striptease sont proposés. De l'art de vrai pro ! Cinquante dollars us la passe. Qui dit mieux !
Jacmel le jour
Si la nuit fait place au jour à Jacmel, c'est pour attirer des colonies de visiteurs vers d'autres pôles d'attraction. Les plages fourmillent de gens. Raymond-les-Bains, cette année, a battu tous les records d'affluence. Le coeur de Jacmel battait à Raymond-les-Bains.
L'animation est assurée sur cette grande plage publique par divers troubadours. Les notes s'envolent, l'alcool coule, les fruits de mer fument. On se donne à coeur joie dans la fête.
DJ Fanfan, de son côté, met la sono à fond. Il réédite l'ambiance carnavalesque. Les fans du disc-jockey l'entourent et passent des commandes.
Raymond-les-Bains est en passe de devenir une plage privée. Une clôture dressée le long du littoral permet à une organisation d'endiguer le flot de touristes. Cinquante gourdes pour avoir accès à la plage. Les natifs refusent de payer. Discussions. Tension. Les lignes interminables avancent lentement.
Tout le monde fait son beurre. Des parkings s'improvisent. Dix dollars les parkings près de la plage. Cinq dollars les parkings plus loin. Raymond-les-Bains n'a jamais vu autant de voitures.
Le long de la route, les marchandes de fritures sont très sollicitées pour leurs crustacés : un homard boucané se vend à quatre-vingt dollars.
A Cyvadier, le même homard boucané est à dix dollars. La pêche aura été fructueuse, ce samedi. Même des enfants portent des brochettes de crustacés. Ils sont prêts à vous les livrer à un prix encore plus dérisoire. Tout le monde s'est donné rendez-vous à Raymond-les-Bains.
Cyvadier, la plage en forme de fer à cheval, protégée par de hautes barrières rocheuses, se love à l'intérieur des terres comme un lac. Blotti dans un écrin de verdure, bercé par le chant des vagues, Cyvadier raconte sa solitude à une poignée de visiteurs.
Le tourisme à Jacmel est bigarré. Des fidèles, des pèlerins, des vodouisants, des groupes de mendiants sont venus à la fête de Saint Jacques et Saint Philippe, saints patrons de la ville de Jacmel. Le lundi premier mai, plusieurs messes ont été célébrées à la cathédrale de Jacmel. Pendant toute la journée, les portes de la cathédrale sont restées ouvertes. Des prières et des cris montaient vers la nef.
Les gens profitent aussi de ce moment pour faire l'aumône aux pauvres. « Gen charit ki lou kou yon pwa senkant », chante une mendiante tout en mimant un geste de refus. Elle explique aux curieux attroupés devant elle qu'une dame a mis un wanga dans un petit sac de provisions pour le donner aux pauvres.
Du côté du Wharf, il y a foule de visiteurs. Sont exposés des oeuvres artisanales et des produits locaux. A l'alliance française, exposition et vente signature.
Bonjour Jacmel, Bonjour Haïti
La courbe du plaisir, de l'ivresse, a atteint son paroxysme, le premier mai, à "Bonjour Haïti", un festival qui a réuni sur le même podium, à Congo plage, les as de la musique haïtienne : Brothers Posse, Mass compas, Dega, System Band, Kreyòl La, Djakout Mizik. Les gens voulaient que l'ambiance se prolonge jusqu'au petit matin. Mais les bonnes choses durent peu. C'est ce qui donne un goût de revenez-y à un moment magique. N'est-ce pas?
Tout bouge à Jacmel. Les hôtels sont bondés. A la rue des Bons enfants, même un hôtel inachevé, sans lit, sans nom, a accueilli des touristes. Pendant trois jours, Jacmel était devenu le centre vital du tourisme en Haïti.
Claude Bernard Sérant
Le Nouvelliste