Après Le Mondial, La «Black League» espère revenir à Notre-Dame-de-Grâce (NDG, Quebec)
Jean-Christophe Laurence
«Viens dans la cuisine, ça va être plus facile pour parler.» Johnny François fait la plonge, pendant que sa femme Valerie sert les assiettes. On est au resto trinidadien Jean's, rue Sherbrooke Ouest. C'est la mi-temps du match entre Trinité-et-Tobago et l'Angleterre. Toujours 0-0 et beaucoup d'espoir dans l'air.
Si Trinité-et-Tobago bat l'Angleterre, la victoire ne sera pas seulement sportive, elle sera politique, historique, symbolique. Trinité-et-Tobago, comme chacun sait, est une ancienne colonie anglaise. La revanche serait douce au coeur du «underdog». «Je n'en dors plus depuis hier. C'est le match des matchs. Je vais te dire moi: si Trinité-et-Tobago s'est qualifié dans ce Mondial, c'est uniquement pour venir battre l'Angleterre. Ce serait l'élève qui dépasserait le maître!»
Johnny n'est pas Trinidadien. Il vient de Sainte-Lucie, une autre petite île des Antilles. Mais solidarité oblige, il est à 100 % derrière les «Soca Warriors», qui en sont à leur première participation au grand tournoi. «En plus, ma femme vient de Trinité-et-Tobago, alors je n'ai vraiment pas le choix!» ajoute-t-il en rinçant une assiette.
Quand le match recommence, Johnny accélère sa vaisselle. Il ne veut surtout pas manquer la deuxième mi-temps. Pour le tournoi, il a installé la télé au milieu du resto, bien en vue, pour lui, ses clients et son pote Audley.
Johnny est un fan, mais attention: pas rien qu'un gérant d'estrade. Il joue aussi. Il aurait pu avoir une carrière, dit-il, si le Canada avait été plus développé côté foot. À 38 ans, ses espoirs de passer «pro» se sont envolés. Mais il garde la touche en jouant dans la West End recreational soccer league, qu'on surnomme aussi la «Black League».
Jamais entendu parler? Cela fait pourtant plus de 10 ans que la Black League existe. Selon l'année, on y compte entre sept et dix équipes, versions locales des grands clubs internationaux: Cameroun, Jamaïque,
Haïti, etc... Toute l'affaire est amateure, bien sûr, mais c'est assez bien organisé. Il y a des arbitres, des statistiques, des entraînements et des petites foules à chaque match. La cotisation des joueurs permet de s'acheter des chandails et de payer les arbitres.
Jusqu'à l'an dernier, les parties avaient lieu au parc Oxford à NDG. Mais le voisinage s'est plaint du bruit et du désordre. Alors sur ordre municipal, ils ont déménagé la Black League à Lachine. «On aimait moins ça, résume Johnny. On a protesté.»
Quand la saison va recommencer - après le Mondial - la Black League espère revenir à NDG. D'ici là, Johnny aura peut-être digéré la défaite de Trinité-et-Tobago, qui s'est finalement inclinée 2-0 hier, devant une Angleterre peu convaincante.
Un silence de plomb est tombé chez Jean's quand le match s'est terminé. Non, ce n'était vraiment pas la Carifête. Atterrés, Johnny et son pote Audley se sont versé un verre de rhum jamaïcain. Ils l'ont calé sans dire un mot.
«On boit pour oublier. C'est mieux comme ça», a dit Johnny, en retournant dans la cuisine.