Un archipel d'espoir
L'auteur haïtien Jean-Euphèle Milcé se dit volontiers ex-îlé, bien que la Suisse, où il vit, au milieu de l'Europe naissante, ressemble diablement à une île, elle aussi... Il publie aux Editions Bernard Campiche un étrange roman intitulé: «Un Archipel dans mon bain».
Il a fait des études à l'Université d'état d'Haïti. Il a publié ses premiers textes en créole, cette musique douce issue du français, puis s'est occupé de bibliothèques dans les Caraïbes, a fondé la revue «Lire Haïti». Cela fait six ans qu'il a choisi la Suisse comme port d'attache. Le bruit de la mer doit lui manquer...
Et moi, intrigué, curieux impénitent, je me demande ce que veut dire cette deuxième partie de son prénom: Euphèle. Mes racines grecques, un peu rabougries me disaient que le «eu» signifiait «bien», mais le «phèle» me déroutait. Et j'aime savoir de qui je parle, moi...
Des femmes...
Roman insolite, envoûtant, que cet «Archipel dans mon bain». Style surprenant et déroutant quelquefois, mais du style... et, de nos jours, c'est tellement rare!
C'est l'histoire de Marie Raymonde et d'Evita. Des femmes apparemment ordinaires. Des femmes, seules comme des îles au milieu de notre océan, avec dans la tête des rêves et des angoisses, des désirs. Des existences à fleur de désespérance, au bord du naufrage, et pourtant des vies à vivre encore avec, en perspective, des retrouvailles.
Des îles...
Et puis il y a ces îles. Omniprésentes. Obsédantes. Ouessant l'océane, Haïti la caraïbe... et la Suisse, cet îlot perdu au beau milieu d'une mer démontée, tempête à jamais pétrifiée, au large du monde. Un univers à part où cette déracinée a trouvé l'amour, donc l'espoir.
C'est aussi l'histoire de celle qui recherche une identité première, une origine. Au point de repartir là-bas. Là-bas, c'est Haïti, la crucifiée sur l'autel des intérêts du grand voisin du Nord.
C'est cette mer si bleue qu'elle évoque un improbable paradis dans lequel viennent s'immerger les vagues arides des mornes arasés, dépeuplés d'arbres, désertiques.
Une mémoire effacée
Pourtant elle ne se souvient pas. Ni les odeurs ni la chaleur, les saveurs, rien ne subsistait dans sa mémoire engourdie. Même le regard des gens, ce regard particulier qu'ont les habitants de Port-aux-Prince, et qui raconte tant de misères, tant de malheurs, elle ne se rappelle pas. Sa mémoire ne sait plus rien de cette terre qui dérive en direction du désespoir.
Elle devait ? c'était plus fort qu'elle ? y retourner, y revenir... Espérer encore. Pour vivre. Pour survivre.
Sombre alphabet
Dans «L'Alphabet des nuits», son précédent ouvrage, Jean-Euphèle Milcé avait dépeint son île sous un jour terrifiant où l'espoir semblait interdit. À tout jamais. Cet ouvrage m'avait bouleversé.
Toute ma colère d'homme, face à tant de souffrance inscrite dans le destin d'un peuple qui, normalement, devrait vivre dans un jardin insulaire édénique, était remontée à la surface. Quelle injustice! Cette hargne je l'avais ressentie il y a des décennies, là-bas, lors d'un passage rapide, entre macoutes, ombres inévitables et assassines, et Haïtiens généreux et prudents qui m'avaient reçu, invité, ému. C'était, il y a des années, pourtant.
Et tout ça, sans doute, pour que le grand voisin du Nord ne puisse voir se renouveler, au large de ses côtes, l'expérience cubaine, pour éviter toute contamination de l'île et de la république voisine. Maintenir la déchéance pour maintenir la dépendance. Machiavel serait heureux.
L'espoir nouveau fait vivre
Avec son «Un Archipel dans mon bain», Jean-Euphèle Milcé suggère, cette fois l'espérance et la vie à nouveau possible. Ma colère, demeure pourtant...
«Euphèle», ce prénom inusité me travaille, m'empêche de réfléchir, m'embrouille l'esprit. Il faut que je sache. Absolument!
J'appelle au secours, un docte professeur de grec. Il m'assure que, peut-être, la racine «phèle» aurait pu être «phème», qui signifie «dire». Dans ce cas, «Euphème», ou «Euphemos», aurait été un prénom antique et aurait signifié «le réputé», «celui qui parle bien».
Pourtant, apparemment, «Euphèle» ne signifie rien, quoi que «phelos» pourrait signifier «trompeur», «voleur». Il est difficile d'affirmer qu'«Euphelos » puisse vouloir dire «un bon voleur», mais on pourrait, peut-être traduire par «un bon petit diable».
Personnellement, j'avais pensé à «phallos», «clarté», «lumière», ce qui aurait donné: «Bonne Lumière». Pas mal, non? Je me demande ce qu'en pensera l'auteur...
Reste ce roman étonnant, qui m'a laissé avec une grande envie de lire une suite sur l'île en question, sur ces femmes, sur cet espoir tenace que ne détruiront jamais tous ceux qui ne savent plus rêver.
swissinfo, Rolf Kesselring
Jean-Euphèle Milcé sur culturactif.ch http://www.culturactif.ch/ecrivains/milce.htm Jean-Euphèle Milcé chez Bernard Campiche http://www.campiche.ch/pages/auteurs/Milce.html
Faits marquants
* «Un Archipel dans mon bain» de Jean-Euphèle Milcé, est son deuxième roman après «L'Alphabet des nuits».
* Les deux livres sont publiés chez Bernard Campiche Editeur.
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