Le premier anniversaire de la mort du journaliste Jacques Roche a donné lieu, ce 14 juillet 2006 à une journée de réflexion à l'Hôtel Le Plaza. A l'initiative de l'organisation de presse SOS Journalistes, l'impunité qui caractérise le fonctionnement de la justice haïtienne a fait l'objet de sérieux débats.
Ce vendredi 14 juillet ramène le premier anniversaire de la mort du journaliste et poète Jacques Roche assassiné le 14 juillet 2005 après avoir été kidnappé et séquestré pendant 4 jours. Pour commémorer cette date tragique, SOS Journalistes a réuni la presse, des représentants du pouvoir public et des organismes locaux et internationaux attachés à la lutte pour le respect des droits humains pour une journée de réflexion autour du thème : « La sécurité des journalistes, l'impunité et le désarmement».
Plusieurs personnalités se sont succédé au niveau des différents panels pour exprimer leur point de vue face à ce climat permanent d'insécurité planant sur les travailleurs de la presse et qui ne semble nullement émouvoir les autorités judiciaires du pays. Selon certains intervenants, cette situation précaire d'insécurité dans laquelle fonctionne la presse haïtienne témoigne des difficultés et de la fragilité de la démocratie en Haïti.
Thierry Fagart, Chef de la Section des droits humains de la Minustah, a exprimé sa satisfaction de participer à cette journée de réflexion. Enumérant des noms des journalistes tués au cours des 3 dernières décennies, M. Fagart s'offusque qu'aucun de ces cas d'assassinat n'a fait l'objet d'une réelle suite judiciaire. Le traitement qui a été fait de ces cas est la preuve évidente du règne de l'impunité dans la société haïtienne.
Face à ce constat, M. Fagart a proposé la restauration de l'institution judiciaire de façon à convaincre les criminels qu'ils seront victimes des foudres de la loi, s'ils dépassent la ligne jaune. Il a également préconisé la création d'une chambre spécialisée et bien équipée pour aider la justice à mieux faire son travail. La communauté internationale est prête à collaborer en ce sens, moyennant qu'on le lui demande, soutient le chef de section de la section des droits humains de la MINUSTAH.
Venel Remarais, directeur de Radio Solidarité, a intervenu pour faire un rappel des cas de journalistes assassinés et exposer l'état d'avancement de leur dossier devant les instances concernées. Pour faire échec à la violence et à l'impunité, M Remarais invite les journalistes, quelle que soit leur appartenance idéologique, à la solidarité. « Ceux qui tuent ne peuvent pas être des héros dans certains cas et de dangereux criminels dans d'autres ».
Selon le responsable de l'Office de la Protection du Citoyen (OPC), Necker Dessable, il y a beaucoup de facteurs à la base de l'impunité. L'un de ces facteurs est la faiblesse du système judiciaire. « La presse doit travailler librement dans une société qui aspire à la démocratie » indique le dirigeant de l'OPC qui exhorte les Haïtiens à rejeter les armes de la violence au profit d'une culture axée sur le respect réciproque.
Pour le responsable du CARLI, Renan Hédouville siégeant dans le premier panel, les journalistes restent l'un des secteurs les plus touchés par le climat de l'insécurité qui s'installe en Haïti. C'est le dysfonctionnement de l'appareil judiciaire et le manque de volonté politique des dirigeants haïtiens qui favorisent l'impunité. a laissé entendre M. Hédouville.
Car, déclare-t-il : « Quand l'Etat ne protège pas ses citoyens des atteintes commises par d'autres, il partage avec leurs auteurs la responsabilité des torts infligés ».
Le Doyen du tribunal de première instance de Port-au-Prince, Rock Cadet, estime que le concept irresponsabilité convient mieux que celui de l'impunité quand il s'agit de parler de la justice haïtienne. Reconnaisant que la justice est une responsabilité à partager, il émet le voeu que la justice et la police travaillent d'un commun accord pour garantir une justice équitable, dynamique et soucieuse des préoccupations des justiciables.
Josué Renaud du New England Human Rights, a introduit son exposé en posant la question suivante: Insécurité, prolifération des armes, que faire pour en sortir?
Il nous faut mettre en place un certain nombre d'institutions stables engagées à réviser les codes de loi pour les adapter à une conjoncture de plus en plus mouvante.
Tels sont, entre autres, les axes majeurs du grand mouvement de réforme que propose le responsable du New England Human Rights Josué Renaud, pour pallier le problème de l'insécurité qui prévaut dans le pays.
La culture d'impunité encourage la délinquance
Avec la voix qu'on lui connaît, Jacques Sampeur, de l'Association Nationale des Médias Haïtiens et directeur de Radio Antilles Internationale, a dénoncé ce qu'il appelle "la culture d'impunité" qui se nourrit selon lui du manque de responsabilité de certains décideurs encourageant la délinquance. «Ce que nous vivons aujourd'hui, c'est de la terreur organisée», estime M. Sampeur qui croit que Jean Dominique, Jacques Ropche, Brignol Lindor et Abdias Jean permettent aux journalistes haïtiens de se rendre compte des ravages que peut engendrer l'impunité.
«Nous ne pouvons construire la nation sur des fausses données, mais sur des valeurs républicaines», a indiqué M. Sampeur qui a plaidé pour la solidarité et l'unité entre les travailleurs de la presse.
Dénonçant la crise des valeurs et le mal-être social qui caractérisent la société haïtienne, Jacques Sampeur a reconnu que sans le rétablissement de l'ordre en Haïti, nous n'aurons jamais une nation. Une nation qui n'a pas de forces étrangères sur son sol pour lui rappeler à l'ordre.
... Et Marcus Garcia est monté au créneau
Invitant l'assistance à observer des secondes de silence en mémoire de Jacques Roche, Marcus Garcia, éditorialiste à Mélodie FM a posé une question cruciale: «Compte tenu de la situation d'insécurité dans laquelle vivent les journalistes, Haïti mérite-t-elle d'avoir une presse?» Et l'orateur d'ajouter qu'un pays où les journalistes tombent depuis toujours sans possibilité pour les responsables de retrouver leurs meurtriers, voilà qui justifie cette interrogation.


Marcus Garcia a déploré le fait que des journalistes aient été assassinés dans l'exercice de leur profession. De Gasner Raymond à Jacques Roche en passant par Jean L. Dominique, Abdias Jean et Brignol Lindor, la liste est longue. «Le problème de la presse c'est qu'elle est totalement divisée, non pas sur des questions qui sont intrinsèques à son fonctionnement ou à ses lignes idéologiques, mais sur des questions autres», a-t-il fait remarquer en rappelant que la presse a une responsabilité et que les journalistes doivent éviter d'être aliénés devant les forces sociales.
Comme dans un éditorial à la Mélodie FM, Marcus Garcia semble croire que cette crise qui s'éternise pourraît être entretenue pasr les journalistes qui ne prennent pas en main leurs responsabilités.
Le journaliste, un partenaire
Le Directeur du Cabinet du ministre de la Justice, Me Thalus Alphonse, intervenant sur le thème indiqué plus haut, a fait savoir que la sécurité constitue la revendication principale de la population haïtienne. «Le concours de tout un chacun pour établir la sécurité est un impératif catégorique», a-t-il indiqué.
A la fin de la journée, le Secrétaire général de SOS Journalistes Guyler C. Delva s'est déclaré satisfait du déroulement de la conférence. Il annonce pour les jours prochains une campagne de motivation sur les dossiers des journalistes assassinés et dont les cas ne sont pas résolus.
Guyler C. Delva appelle les journalistes et les médias à s'unir pour mieux défendre leurs intérêts communs.
"Cette impunité est inacceptable. Nous devons dire non et nous disons non à ce deni de justice", a déclaré le secrétaire général de SOS Journalistes
M. Delva qui s'est félicité de la présence autour de la même table des représenrants de l'AMIH et de l'ANMH.
"Si nous pouvons être solidaires dans la défense de nos droits et intérêts communs, nous pourrons vraiment changer les choses et obtenir que lumière soit faite sur les assassinats de nos confrères," a-t-il ajouté.
Avant de clôturer la conférence, les partcipants à la journée de réflexion réunis en atelier ont élaboré un document de déclaration. Dans ce dans document, la communauté de la presse, de concert avec des organisations de droits Humains et des membres de la société civile, s'insurge contre le blocage des dossiers d'assassinat de journalistes et exhorte les autorités à créer les conditions de sécurité favorisant le travail des journalistes.