À Port-au-Prince vivait un paisible citoyen connu sous le nom de Monsieur Lebrun. Comme il avait déjà atteint un âge respectable, suivant la coutume, tout le monde l?appelait familièrement « Père Lebrun ». Le hasard a voulu que ce nom ait servi à désigner l?un des supplices les plus cruels qui ait été inventé. Il consiste à passer un pneu autour du cou d?une victime, à l?asperger d?essence et à le transformer en torche. N?allez pas remonter jusqu?à la nuit des temps pour rencontrer cette barbarie. Le « Père Lebrun » ne date que d?une vingtaine d?années. Dans Port-au- Prince, notre capitale, à la même époque, une populace enragée a déterré le cadavre de l?un des partisans d?un régime déchu et s?est offert le plaisir d?y mettre le feu et de le voir brûler. Et dire qu?il y a quelques jours, la télévision américaine passait un documentaire qui nous apprend que l?homme de Cro-Magnon offrait déjà la sépulture à ses défunts.

Vous serez peut-être surpris d?apprendre qu?à l?époque où il fit son apparition, le « Père Lebrun » avait déclenché une vague d?approbation, sinon de louanges de la part de sociologues, d?ecclésiastiques, de médecins et d?autres hommes de culture qui l?assimilaient à une exigence de justice. Et si vous disiez à ces égarés qu?ils étaient des sanguinaires, ils pourraient s?offusquer. Est-ce parce que le sang des brûlés vifs ne coule pas? Etrange attitude de la part de gens qui élevés dans la tradition catholique, avaient pourtant appris dès la tendre enfance à s?apitoyer sur la fin de Jeanne d?Arc.

Aujourd?hui les limites du supportable ont été dépassées. Des employés d?une morgue se servent de cadavres d?enfants en putréfaction comme moyen de pression pour faire aboutir leurs revendications. Des bandits n?hésitent pas à kidnapper de paisibles enfants sur le chemin de l?école. Le pays vit dans l?épouvante et c?est de partout que s?élèvent des cris de détresse pour porter le gouvernement à se montrer à la hauteur de ses responsabilités et à adopter des mesures propres à nous ramener aux normes de la civilisation. Car s?en remettre à la populace pour faire justice, c?est s?exposer à tous les dérapages avec le risque de s?enfoncer davantage dans la barbarie. Des parlementaires en arrivent à proposer même de mettre en veilleuse certaines dispositions de notre charte fonda- mentale et envisagent déjà le rétablissement de la peine capitale. Inquiétante démarche, car l?actuelle constitution, tout imparfaite qu?elle soit, reste quand même inspirée d?idéaux de justice, d?humanisme et de tolérance.

Une société ne peut se dire civilisée que si elle adhère à un système de valeurs humaines et rationnelles idéales et s?astreint à un code de conduite conforme à ces valeurs-là. En conséquence, contrairement aux juges de Nuremberg, ceux de l?actuel Tribunal pénal international se sont gardés d?appliquer la peine capitale même aux individus coupables de crimes de génocide. De même la présidente Michèle Bachelet, ancienne torturée dont le père a été assassiné par la dictature chilienne, n?a pas réclamé le sang de Pinochet parce qu?elle sait qu?il y a une différence entre justice et vengeance. Malgré l?horreur de la situation que nous vivons, gardons-nous de perdre notre sang-froid. Une Haïti démocratique est à ce prix
Source: Le Matin par François Thébaud