Montreal GANGS DE RUE: Dix ans de travail détruit par la section antigang
Caroline Touzin
En 2001, un an avant que la police de Montréal n'accorde priorité à la lutte contre les gangs de rue, sa section antigang a détruit plusieurs dossiers d'enquête qui contenaient de l'information utile, minutieusement recueillie pendant 10 ans.
" La section antigang a détruit les 10 années de travail que j'avais faites ", a déploré hier l'expert en gangs de rue du SPVM, le sergent-détective Jean-Claude Gauthier, au procès pour trafic de drogue, complot et gangstérisme de présumés membres de gang de rue au Centre judiciaire Gouin.
Dans les années 90, la police a manqué d'argent pour s'attaquer au phénomène, a-t-il aussi expliqué. Résultat: les gangs d'ici sont presque aussi organisés que ceux de Los Angeles, où sont nés les Crips et Bloods il y a plus de 30 ans.
"Quand j'ai commencé à m'intéresser aux gangs, Montréal était 10 ans en arrière par rapport aux États-Unis dans les niveaux de structure et de criminalité des gangs. Aujourd'hui, on est peut-être un an en arrière", a expliqué M. Gauthier qui s'intéresse aux gangs de rue depuis 1988. Le policier a été patrouilleur dans le quartier Montréal-Nord, puis enquêteur au module gangs de rue dans la section antigang de la police de Montréal de 1992 à 2001. Depuis 2001, il est sergent-détective à la section du renseignement, toujours au module gangs de rue.
"Copie conforme" de Los Angeles
Le phénomène des gangs à Montréal est une "copie conforme" de celui de Los Angeles, selon le policier qui s'est rendu dans cette ville de Californie en juillet dernier pour échanger des informations sur le phénomène. "Nos gangs ont les mêmes couleurs. Ils font les mêmes types de crimes", a-t-il dit.
Dans les années 90, les gangs de Montréal ne faisaient pratiquement pas de "drive-by shooting" (fusillade à partir d'une voiture en marche) et de braquages de domicile, alors qu'aujourd'hui, c'est courant, a expliqué le policier, troisième témoin entendu sur la requête de retrait de la preuve d'écoute électronique depuis le début du procès il y a une semaine.
Le témoin expert a fait sursauter la défense quand il a expliqué que ses informations sur les gangs colligées de 1992 à 2001 lors de son passage dans la section antigang ont été détruites. "Qui a donné l'ordre de les détruire?" a demandé l'avocat de la défense, Loris Cavaliere. "Certainement pas moi. Un responsable à l'antigang a donné l'ordre aux archives de détruire ces documents-là", a répliqué le sergent-détective qui assure avoir lui-même cherché ses dossiers aux archives, sans succès.


Dès 1993, Jean-Claude Gauthier a déclenché une enquête sur le réseau de trafiquants de la rue Pelletier, dans Montréal-Nord, pour arrêter son présumé chef, Bernard Mathieu. À l'époque, le policier a arrêté Célonie Mervilus, autre accusé dans la présente affaire, pour trafic de crack ainsi que le frère de Bernard Mathieu, Pascal Mathieu. "Il faut se rapporter à la situation de 93-94, où on n'avait pas de budget pour travailler les gangs de rue. Mon dossier principal était Bernard Mathieu, mais je n'ai pas réussi à l'attraper. Des enquêtes comme ça sont coûteuses", a expliqué le sergent-détective.


Dans ces mêmes années, l'agent Gauthier soupçonnait Bernard Mathieu de voler des voitures à Montréal, de les cacher dans des conteneurs, puis de les revendre en Haïti. Sur un terrain vague de Laval, le policier a alors perquisitionné dans 14 conteneurs dans lesquels il y avait des "cochonneries" dont des vieux vélos et des bidons de plastique. Sous ces "cochonneries", se trouvaient plusieurs voitures. La défense lui a demandé des preuves de cette perquisition. Les preuves ont été détruites puisque personne n'a été accusé dans cette affaire, a répondu le policier.
Pas de la mauvaise foi
"C'était certes des documents très importants au point de vue de la recherche, mais ils n'ont pas résulté en des accusations. Ils n'ont sûrement pas été détruits par mauvaise foi", a expliqué à La Presse, le procureur de la Couronne, Jean-Pierre Saint-Jean, à sa sortie de la cour.
Plus tard en soirée hier, la section des relations avec les médias a trouvé une explication à cette destruction de documents d'enquête. "C'est normal que les dossiers qui n'ont pas résulté en des accusations soient détruits cinq ans après leur ouverture", a affirmé à La Presse, le porte-parole du SPVM, Raphaël Bergeron.
Plusieurs fois durant son témoignage, le sergent-détective Gauthier a insisté sur le fait que Bernard Mathieu contrôlait l'"une des plus belles structures en matière de gangs de rue" qu'il ait vue dans ses 20 ans d'enquête sur le phénomène. Dès l'âge de 16 ans, Bernard Mathieu, surnommé alors "poupon", avait de l'influence dans le trafic de drogue dans cette rue de Montréal-Nord. "Poupon", dont le surnom est devenu "ti-pon" en vieillissant n'a pourtant jamais été accusé de trafic de drogue avant aujourd'hui, a ensuite indiqué la défense.
La défense compte continuer à interroger le policier sur les documents détruits aujourd'hui.